La féminité selon Gaga

Après que Lady Gaga a fourni le support audio du dernier défilé d’Alexander McQueen, c’est au tour d’Alexander McQueen de fournir le support visuel du dernier clip de Lady Gaga.

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Crédit photo: Géraldine Dormoy, Café Mode

Grosse claque visuelle – je suis obsédée par cette vidéo depuis sa sortie hier matin, à vrai dire. C’est dark, c’est mélancolique, ça a de la gueule. Une fois de plus, Gaga repousse les limites de l’utilisation de son image, entre sa plastique manipulée par des tenues d’une autre dimension et un contenu jouant avec le scandale.

A vrai dire, on commence à être habitués, ça fait quelques mois que dans chacune de ses performances, elle se fait agresser, molester et/ou assassiner (elle s’en auto-fous plein la gueule, la pauvre), et c’est le deuxième clip où elle met à mort un homme sans trop d’état d’âme, avec un fonds comique indéniable (est-ce que je suis la seule à qui le plan final de ce clip a fait penser à Austin Powers 2?????).

Il est sans doute possible de parler de cette vidéo pendant des heures – on m’a parlé de paradigme Stark/Mondino pas plus tard qu’il y a 10 minutes – et moi, je trouve qu’il y a une réminiscence eurodance plutôt touchante. Mais j’avoue qu’il est 1h47 à ma montre, et qu’à Albany, c’est le type d’heure qui dépasse le raisonnable, même un 11 novembre (eh oui, on fête Veteran’s Day dans l’Etat de New York – mais on ne fête pas 1945 cependant, où est la logique, j’en perds mon latin et mon hollandais, moi). Bref, je vais pas rédiger un mémoire de thèse sur Gagita, quoi. Cependant, je reste perplexe devant son être sexué (c’est vilain, mais je vois pas mieux).

Elle a créé (avec brio) une icône hyper-féminine, qui reprend et détourne les codes sexy et pop (le peu de vêtement, les pièces aguicheuses, les routines musicales etc.). Elle incarne une féminité outrée, agressive et castratrice, entre putain (victime…) et mante religieuse (… qui reprend le contrôle). Sérieusement, 2 meurtres au premier degré en 2 clips, on peut plus trop parler de coïncidence. Là où la plupart des chanteuses pop se servent du sexy en termes de fausse ingénuité, elle met en scène beuveries, drogues dures, blackouts, suicides, viols, et diffuse un sentiment de mal-être, de bizarre et de souffrance. Son hyper-féminité, c’est une invitation à reprendre le contrôle de soi – en flinguant au passage 2-3 tabous. De là à intituler cette note “Le féminisme selon Gaga”, je n’étais pas loin… Elle singe le handicap physique dans une chorégraphie, elle mime sa mort en télé de prime time,  et la moitié de ses tenues est un attentat à la pudeur caractérisé. Le public s’en amuse plutôt qu’il ne s’en offusque.

En fait, son succès massif me laisse perplexe. Certes, elle a créé un produit pop d’une efficacité toute raffraîchissante, et je me dis que des lunettes Carrera, pourquoi pas finalement, pour l’été prochain. Awesomeness alert, en somme. Mais quelque part, ça me chiffonne: avec le mal qu’elle se donne pour être dérangeante, elle génère au contraire le consensus. Là où Madonna avait suscité des levées de boucliers à cause de ses croix en feu, et alors que Britney Spears est encore censurée pour un malheureux “F.U.C.K. me”, Lady Gaga suscite tellement moins de sentiments négatifs que c’en est sidérant.  En une journée d’existence  la vidéo de Bad Romance a eu droit à 2 trending topics sur Twitter quasi-instantanément, et mes contacts Facebook se sont un peu affolés sur le thème – un buzz, comme on dit en langage jeune. Le public – et iTunes – lui voue un amour immodéré.

Seulement voilà. C’est le même public qui s’offusque des tenues de Miley Cyrus et qui rêve devant Twilight – un jour, je vous expliquerai pourquoi Twilight fait reculer la condition de la femme d’au minimum 5 siècles. Ca me chiffonne vraiment beaucoup cette histoire. Je ne sais trop qu’en faire.

Je te jure, je dois prendre un coup de vieux, mais je comprends plus rien aux jeunes.

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EDIT – Bon, après une longue conversation avec Clément/o+> sur ce sujet passionnant et ma foi fort riche, j’en arrive aux conclusions suivantes.

Le truc le plus surprenant de Lady Gaga, c’est que son jeu avec les tabous et sa façon de jouer avec les limites du politiquement correct créent le consensus. Au-delà du monstre qu’elle crée, je pense que la raison de ce consensus réside dans le positionnement de son produit, en quelque sorte.

Là où Britney est vulgaire, Gaga est artiste. Pour Miley Cyrus, on parle d’atteinte à la moralité, pour Lady Gaga, on parle d’une vision. Lorsqu’aux VMA elle mime sa mort (gore) sur scène, la question posée a été “quelles sont les limites de l’art?“, pas “de qui se moque-t-on?”.

On parle d’art, non pas au sens “art pop”, mais au sens d’Art, celui qui a une majuscule et qu’on trouve au Whitney ou à Beaubourg – ou à la Biennale, eheh. Gaga, pour moi, c’est Matthew Barney qui fait le Madison Square Garden – le passage du clip où elle a les yeux morphés et où elle est kidnappée, ça fait très Cremaster dans l’esthétique.

Ce consensus autour de Lady Gaga, c’est le grand public qui se dit qu’il voit de l’art contemporain facile, en somme. Et qui aime ça. Et cet enrobage la rend du coup moins subversive.

Je trouve ça génial.

29 thoughts on “La féminité selon Gaga

  1. c’est ptet parce que c’est une sorte de monstre : elle s’exhibe, elle est radicalement différente, elle est hors du monde des gens normaux. Personne ne peut se sentir comme elle, ne peut s’identifier. Elle a donc le droit de tout faire sans être ni répugnante, ni énervante, ni choquante, car personne ne doute deux secondes de soi-même en la voyant. On se contente de la regarder.
    (Ceci dit : cela n’interdit évidemment pas la fascination. Au contraire, mais une fascination hors de toute morale).
    Contrairement aux autres stars évoquées, beaucoup moins monstrueuses, beaucoup plus “proches”.

    (désolé je me la pète un peu là, mais je suis en plein braimstoarming de taf, alors ça déteitn).

    • Non pas de tu te la pètes, je trouve que c’est une réponse assez satisfaisante à ma question.
      Elle crée un personnage unique et invalide toute possibilité d’identification, ça fait sens, ça change les termes du spectacle, de la fascination a-morale, comme tu dis.
      Ouais c’est cool, merci meuf!

      PS: d’ailleurs, c’est marrant que tu parles de monstre parce que je crois que c’est le terme qu’elle emploie aussi elle-même. D’ailleurs, la réédition de son album, The Fame, avec les nouvelles chansons, s’appelle “Fame Monster”

  2. plus je regarde ce clip, plus je trouve que les images font un peu “deja vu” (c’est pas un probleme) mais du coup il me semble que la claque visuelle est plus de l’ordre du “ah ouais un clip qui ose refaire un Madonna grande epoque” que du “wahou j’ai jamais vu ca”

    • Oui mais moi je suis à la fois d’accord et pas d’accord. Pour moi, la claque visuelle c’est par exemple cette chorégraphie désarticulée du début (très Thriller, certes) ou surtout cette tenue qu’elle a à l’instant vers 3.30, en sequins de la tête aux pieds, avec ces échasses bombées – trop belle cette tenue Alexander McQueen, c’est ouf – pour moi, ce physique qu’elle crée, ce discours sur le corps et la mise en scène de soi, tellement outré qu’il fascine sur un mode “c’est magnifique, inaccessible et quasi-effrayant”, je crois pas l’avoir déjà vu sur ce type de support (grand public). Alors certes, y a beaucoup de balises “déjà vues”, mais y a ce truc en plus que je trouve assez nouveau pour le coup.

  3. Mais en meme temps ca a pas mal de gueule de dire: Je vais faire une clip de Madonna encore plus convaincant que l’original. C’est comme dire je vais ecrire la Comedie Humaine a NY (~Tom Wolfe)

    • je suis assez d’accord, je pense pas qu’adopter la même démarche que qqn soit un gage de non-qualité ou de non-originalité, à vrai dire, surtout que je pense vraiment qu’elle est très convaincante dans ce qu’elle a bâti

  4. Voui alors moi. Je pense que. :
    son art consiste à mixer en effet des tas de trucs déjà faits. Ce qui est impressionnant c’est qu’elle en mixe beaucoup beaucoup en même temps. De la dance des années 90, des choré piqués sur Michael, Madonna et tous les autres. Un tableau de départ sooo Dolce & Gabbana. Les sortes de vampires. Le baroque décadent. La sexualité féminine agressive.
    Mais bon, en fait la principale question que je me pose c’est : comment se fait-il que Lady Gaga ne soit pas russe ? Moi son délire m’a toujours paru furieusement russe, type milliardaire russe très riche et très méchant et détraqué. Vous remarquerez que le refrain a un côté vraiment Europe de l’Est, avec ses “rra rrra rra”, là. Et puis ces gens passent leur temps à boire de la vodka (dans la clip) ! Et puis le trip avec l’hôpital psychiatrique où on la drogue et ensuite elle est coiffée avec un lustre en diamants et fréquente des hommes qui ont tous l’air d’être des prototypes parfaits de milliardaires russes ! Et pis ce délire technologik mêlé de profusion de luxe et de décadence genre dark rock’n’roll …
    Bref pour moi Lady Gaga c’est avant tout le retour de la Russie sur la scène pop mondiale.
    Je sais, c’est totalement absurde de penser ça mais ne m’empêchera pas de le penser quand même.

    • l’esthétique russkov, c’est valable pour ce clip, le making of montre que c’est précisément l’objectif recherché. quand tu ajoutes qu’elle voulait faire un truc très eurodance europe de l’est, ceci peut expliquer cela au niveau de ton ressenti. après c’est pas vrai pour toutes ses chansons – just dance fait plutôt trip déchirade au château marmont, poker face – débauche à miami et paparazzi, descente aux enfers sur la riviera.
      j’aime bien ma terminologie :) surtout c’est pour dire que lady gaga ne doit pas être que russe (même si pour ce clip, oui)

      • Tain, t’es en train de me dire que j’ai tout compris à lady gaga, là !! J’hésite entre me sentir fière et me sentir con … Mbah !

  5. Par ailleurs, j’adore l’image de la fin. Vraiment marrante !

    Le personnage fonctionne bien. Pour moi c’est surtout une fashion monster : j’ai l’impression que ce sont surtout se visuels qui font parler d’elle et ses tenues hyper élaborées. Et là je rejoins un peu ce que dit Fanny, sur la distanciation qu’elle crée, parce que la mode et la trend permettent d’envoyer des tas de messages plutot violents mais ça passe parce que c’est très lissé par le côté esthétique de la chose. Enfin quelque chose comme ça.

    • mais elle se revendique comme monster, c’est le terme qu’elle emploie elle même – sur le côté lissé et esthétique de la chose, j’ai enfin mis le doigt sur ce qui m’interpelait.
      en fait, y a tout un côté “c’est artistique” qui permet cette mise à distance.
      la réaction des gens devant ses provocs c’est du “c’est de l’art” – façon art contemporain, et quelque part, je trouve ça fabuleux. c’est un peu matthew barney qui descends voir les masses, en quelque sorte…

  6. J’avoue que je ne connaissais pas du tout cette chanteuse jusque là. Et je dois aussi confesser que je ne suis pas fan.

    En revanche c’est vrai que le clip, au delà du symbole que tu vois, marie plutôt bien l’esthétique pop et le trash. C’est la première fois j’ai l’impression de voir dans un clip autant de violence malsaine avec une photo aussi lumineuse. Une sorte d’Orange Mécanique revue au goût du jour. Un peu comme si Kubrick avait rencontré Marylin Manson. Certes on a eu Madonna, Mylène Farmer, etc… pour faire des mises en scène à la fois gothiques, érotiques et aseptisées mais très réussies. Ici cela semble poussé à l’extrême et ce n’est pas pour me déplaire. Le réalisateur et le chef op ont de bonnes idées!

    • ah je suis contente que tu apprécies! c’est vrai que la musique est pas super originale (quoique des rengaines plutôt catchy, moi j’aime bien) mais je suis surtout très fan de ce jeu sur son personnage et sur sa popularité!

  7. sur le côté “artistique” : ouais, that’s right.
    d’ailleurs sa prestation aux awards ça m’avait fait penser à l’époque à un truc dont
    jojo nous avait parlé : un artiste qui mettait en scène des morts célèbres ou des situations hosptalières ; super chiadées, super lisses, super travaillées et mis en scène, avec une touche rouge qui tranchait.
    C’est ptet Mr Bjork, mais je suis même pas sûre.

    deuzio : est-ce qu’on peut en conclure (de l’édit) que :
    – art = produit positionné sur un marché
    ou niche = faire art/artistique dans un marché global du divertissement
    – art (ou faire art) = a-moral

    (c’est pas très original les dernières conclusions : on revient à de vieilles rengaines sur l’art)

    ;)

    • bon, je suis un peu dure sur le terme “positionnement”, c’est vrai… en revanche, j’ai bien l’impression que ce paradigme “art”=au-dessus de tout jugement moral, permet de comprendre le consensus gaga – et les places de concert sold out arrrrrrgghhhhgroumpf

  8. tertio (comme la redoute) : peut-on aller jusqu’à dire qu’elle fait de son corps un matériau pour l’art?

    Vous discuterez cette propositio à la lumière de vos connaissances sur l’art moderne et l’art contemporain du XXè siècle.

    (4h. coefficient 4)

  9. Dans le dernier Technikart sur les années 2000, ils parlent de la fusion du mainstream et de l’alternatif élitiste. Ils on même un mot-valise pour ça, je sais plus trop c’que c’est.
    Ils sitent comme fer de lance Madonna et son album Music produit par Mirwais, initiatrice de la tendance.
    (Le mot m’est revenu, je crois que c’est “branchstream”, la fusion du mainstream et du branché: tu peux être populaire sans être trop naze)
    Et surtout, ils sitaient comme parfait exemple actuel, notre Lady Gaga préférée.

  10. Edit de l’edit:

    “Le positionement produit” je trouve ca un peu mechant comme expression. J’ai l’impression que les reactions enthousiastes et arty atour de Lady Gaga sont dues au mecanisme qui fait que quand tu empruntes une forme hyper connue et referencee tu attires le regard du spectateur sur la forme plutot que sur le propos/la musique. la reference cree le regard formaliste et genetique (“ah ouais l emprunt a truc”), qui est un peu la permiere etape de la montee en art.

    la video de Kanye/Spike Jonze essaie de faire un peu ca avec le cas Britney. [side note: je me souviendrais longtemps de ca: rejoignant des eleves de Columbia en visite a Paris avec un prof, sur l’esplanade des invalides, tout le monde discutait du kidnapping par Britney de ses propres enfants: rendue folle par le star system, et blam discussion sur Mulholland Drive]

    • ok positionnement produit c’est TRES MECHANT, j’avoue. ton analyse est très intello, mais en fait, je la rejoins assez= si tu dissociais les chansons de gaga de son personnage/ses vidéos/ses performances, ça n’aurait plus aucun intérêt. et c’est clair que son objectif à travers ça est de provoquer une réflexion sur la célébrité et sur la reconnaissance (à tous les sens) donc y a de cet appel du pied vers le regard génético-formaliste.

      ah je me rappelle ce moment de gloire brisée de britney. quoique là, on a lindsay lohan qui est pas mal avec son père qui diffuse ses conversations téléphoniques privées – je me demande où ça va conduire

      attention sinon: c’est un COMMENT de l’edit. Y a que moi qui ai droit aux EDITs. Ah mais.

  11. Pingback: Thankful « Virgoblog

  12. très sympa ton blog. C’est drôle pas plus tard qu’hier je me suis posée la même question que toi. Je trouve qu’au niveau originalité des décors costumes c’est bien après elle me fait penser à un mélange de Madona, Britney, Christina. Je crois que c’est le fait qu’elle soit completement excentrique dans ses clips qui fait malheureusement oublier le reste. Dans la tête des jeunes est ce que ca ne pourrait pas créer la confusion? je ne sais pas.

    • Mais moi, je trouve que son excentricité a quelque chose de très charmant! Surtout, à vrai dire, je trouve que son excentricité n’est pas un cache-misère à la manière des tenues sexy de Britney.
      Britney = poses lascives et productions bien foutues pour une artiste qui ne chante presque plus et danse très moyennement
      Gaga = mises en scènes provocantes et tenues absurdes, qui ne l’empêchent pas de chanter en live, et plutôt bien, et de même proposer des versions très différentes de ses titres.

      Mais c’est vrai que le paradigme Madonna et ses succédanés est totalement là. J’aime bien :)

  13. Pingback: Ich bin ein New-yorker (starring Haus of Gaga) « Virgoblog

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