Anatomie d’une cérémonie des Oscars

Les Oscars représentent assez bien l’histoire de la vie et son cycle éternel (référence qui avait été nominée un Oscar back in the days – *love*). Chaque année, on retrouve les mêmes films et les mêmes acteurs en compétition. Loin de moi l’idée de vous servir un plat de type “Oh la, tous les ans c’est pareil, y en a marre à la fin, hein! Oh.”. Non. Hormis quelques aberrations, il y a souvent des films très intéressants en compétition, mais surtout, les films sélectionnés le sont visiblement moins pour leurs mérites intrinsèques que pour ce qu’ils représentent d’Hollywood à un instant T. Les films en eux-mêmes en viennent à jouer un rôle, et chaque année, le ballet des récompenses et des nominations vise surtout à équilibrer des rapports de force entre différentes tendances du cinéma Américain. Il s’agit donc chaque année de trouver le film qui remplira une certaine case d’un cahier des charges assez rôdé. Et du coup ça polarise.

Quand on voit la classe que c’est d’être vue avec un Oscar, on comprend que ça polarise

On en revient à mon “All the world’s a stage and all the men and women merely players“. Sauf qu’ici, la scène c’est plus Central Park, mais le Kodak Theater à Los Angeles. Si désormais vous voulez comprendre comment fonctionne la sélection des Oscars dans les années 2000, voici les catégories que vous devez avoir à l’esprit.

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La sélection de films oscarisables sera toujours constituée des éléments suivants:

le blockbuster recevable (pour la caution du public) mais que tout le monde adore détester à cause de la machinerie hollywoodienne, cette putain vénale.

Exemple récent: Titanic (qui était pourtant vraiment un bon film). Cette année: Avatar.

le film indie à philosophie de vie sympa (pour la caution hipster) que tout le monde adore détester parce qu’un film indépendant se doit d’être vraiment intelligent (c’est son fond de commerce) et celui-ci est forcément overrated.

Exemple récent: Slumdog Millionnaire (que je ne pardonnerai jamais à l’Académie), Juno; cette année: Precious (voire Up In The Air pour Reitman).

le film d’auteur (pour la caution cinéphile) dont tout le monde adore dire que c’était pas son meilleur (à l’auteur en question), mais qui est en fait une récompense de carrière – parfois, c’est aussi un film de comeback flamboyant après une traversée du désert.

Exemple récent: The Departed de Martin Scorsese, Sweeney Todd, de Tim Burton, No Country… des Frères Coen. Cette année: Inglourious Basterds, de Quentin Tarantino.

l’outsider (pour la caution “sélection objective”) dont tout le monde dit que c’était vraiment un super film, mais qui n’a aucune chance de gagner à cause des films sus-mentionnés. Mais nominé quand-même pour racheter une crédibilité à l’Académie.

Cette année: the Hurt Locker.

le film anecdotique de major. Le film de connard par excellence dans ce genre de cérémonie. Il est sans intérêt, il a eu un léger succès dans l’été parce qu’il était servi par des acteurs ultra-bankables qui avaient besoin de payer leurs impôts, et on se demande ce qu’il fout là, mais Miramax (ou autre major du même genre) a de grosses parts dans l’Académie, et ceci explique cela.

Exemples récents: Shakespeare in Love, Chocolat, les films de Joe Wright. Cette année: un film Paramount? Up in the Air.

Au milieu de tout ça, il y a de temps en temps un film de genre, mais l’Académie reste très timide sur ce front, ce qui permet de comprendre des absences inexplicables autrement. Les comédies sont également largement sous-représentées. Un prix couillu comme le Golden Globe décerné à The Hangover n’arriverait jamais aux Oscars. Dommage.

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Concernant les performances d’acteur/actrices, nous avons:

les transformistes – en général, des bombes ou des beaux gosses qui glamouriseront la cérémonie alors qu’ils/elles tenaient un rôle de boudin un peu mongolien et mal-dégrossi – Exemple: Hillary Swank, Nicole Kidman, Marion Cotillard. Leonardo diCaprio, du temps où il était prépubère, aussi.

les contre-emploi – Sean fucking Penn qui joue une pédale le jour (Milk), qui est un homme à femme la nuit, mais aussi Sean fucking Penn, qui joue un attardé mental le jour(I Am Sam), qui est un homme un peu trop brillant pour gagner la nuit, etc. Marche aussi pour Robin Williams à chaque fois qu’il joue un rôle un peu émouvant (Good Will Hunting). Et puis Mo’Nique cette année (Mo’Nique dont on saluera l’acceptance speech hallucinant de déni, puisqu’elle a remercié l’Académie de ne pas avoir fait de choix politique, alors que son prix est peut-être l’Oscar le plus politique de cette soirée… même si elle est absolument formidable dans Precious)

les contractuels – Meryl Streep, Sean Penn (encore et toujours – c’est mon acteur préféré), Jack Nicholson et tant d’autres – ce sont un peu les marronniers du cinéma – il restait de la place, il fallait faire du remplissage, on a pris le premier acteur avec lequel ça serait pas trop voyant. En soi, je trouve que c’est aussi une très belle récompense de savoir que même en jouant un rôle de merde dans un film de merde, on peut être crédible en nominé aux Oscars – c’est être une valeur sûre pour l’Académie, et quelque part, c’est la plus belle victoire.

les étrangers – c’est exotique, et ça permet d’installer Hollywood dans un système-monde. Essentiellement, ce sont des acteurs européens ou australiens (voir les récompenses de 2008 où aucun des acteurs n’était Américain – Marion Cotillard, Daniel Day-Lewis, Javier Bardem et Tilda Swinton)

les nobod’ qu’on ne reverra plus (c’est pour la caution “on récompense vraiment à l’aveugle”) – Gabourey Sidibe et Christoph Waltz cette année, Melissa Leo l’an dernier, et je ne pourrais pas en dire plus, ces noms sont tous tombés dans l’oubli depuis (CQFD, non?). Ils sont au milieu de tout ça, ce sont les autres bons acteurs qui ont fait une vraie performance intéressante dans l’année. Mais ils ne gagnent jamais, et on s’en fout un peu. (Jeremy Renner dans The Hurt Locker? Why not.)

Kathryn Bigelow. Bon, pour rien, juste, qu’un des films les plus testostéronés de l’année soit attribuable à cette nana mignonne et bien foutue de bientôt 60 ans lui vaudrait presque un 3e Oscar.

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Avec cette grille de lecture, les pronostics des prochaines cérémonies ne pourront plus vous échapper. Venons en au cycle de la vie. The Academy Awards, a bitch and a lover. Le problème de cette cérémonie, c’est que la récompense confère un tel prestige à son lauréat que ce dernier est plus souvent décrié que salué une fois qu’il l’a reçue. Ceci ajouté à la nécessité d’équilibrer les styles récompensés , on peut voir assez facilement se dessiner un roulement successif d’une année sur l’autre. Si un film d’auteur gagne une année, l’année suivante verra plutôt un gros succès public récompensé. Si une année est trop politiquement engagée, l’année suivante, le ton sera bien plus léger. Etc. D’une année sur l’autre, la distribution des cartes se fera en négatif par rapport à l’année précédente. Ergo, le favori et plus gros succès public de l’année dernière ayant tout raflé (Slumdog Millionnaire… les cons), l’Académie s’était un peu trop grillée sur son racolage putassier du public. Avatar avait finalement peu de chances de gagner et il fallait regarder du côté des outsiders. Oui, je sais, c’est facile à dire rétrospectivement. Tout cela montre aussi à quel point l’industrie du cinéma, c’est un jeu de rapports de force et de stratégies entre différentes conceptions du divertissement cinématographique, que les Oscars rendent intelligibles pour le grand public. Finalement, outre la qualité artistique des films, ce que les Oscars permettent de faire, d’une année sur l’autre, c’est de s’assurer qu’un type de divertissement ne soit pas bouffé par l’autre.

En ce qui me concerne, je trouve que le plus bel oscar de cette année est celui décerné à Sandy Powell la chef costume de The Young Victoria. Un film très mineur un peu feel good pour les gens qui comme moi aiment l’Angleterre du XIXe et Emily Blunt, vachement oubliable pour les autres. En fait cet Oscar est chouette à cause de son acceptance speech, dans lequel elle avoue s’en foutre un brin parce qu’elle en est à sa 3e statuette, et dans lequel elle dédie son prix à tous ceux qui font des costumes de films contemporains, parce que, dit-elle, comme les costumes sont moins voyants, même s’il sont tout autant réussis, tout le monde s’en fout et ils n’auront aucune chance d’être en compétition. Ça résume relativement bien la situation – et mon post. C’est rafraichissant, j’aime bien. Kudos to you.

12 thoughts on “Anatomie d’une cérémonie des Oscars

  1. merci pour la grille de lecture… (vraiment bien analysés les oscars! on sent des années de soirées télé avec un grand seau de pop corn – puisqu’on parle cinoche- )

    • Ah dans mon cas, je suis toujours allée au cinéma avec de la crème pour les mains plutôt que du popcorn – je saurais pas dire pourquoi.
      Et curieusement, oui, beaucoup de soirées/nuits télé, à mettre mon réveil à 3h du matin pour voir la cérémonie sur Canal et tout. Et depuis que je suis aux US, j’ai jamais réussi à les voir en live (c’est rageant)…

    • Bah, c’est pas que j’ai pas aimé, j’ai trouvé l’histoire pas mal et la robe verte de Keira Knightley magnifique. Mais Joe Wright est un peu trop maniéré pour être honnête, du coup, je trouvais ça surévalué de le mettre en lice pour les oscars, j’avoue…

    • Penelope Cruz, elle remplit à la fois la catégorie “étrangers” et la catégorie “marronniers”, elle est très pratique (multifonctions) – comme c’est une des nanas les mieux fringuées du monde, elle fait toujours jolie plante verte aux cérémonies.

  2. Enfin, en dehors de l’attribution des prix, il faut reconnaître aussi à la cérémonie d’être bien plus regardable que nos équivalents français, par exemple.
    Certes, c’est long, avec un bon creux au milieu sur les courts-métrages, costumes, effets spéciaux, etc. mais punaise les Ricains savent dire merci dignement. Avec une peu d’humour (Sandra Bullock: la classe) et surtout sans trop s’épencher (okay, Mo’nique en a vaguement fait des tartines, mais ça, ça passe et on sait très bien que ça parle à beaucoup). Tout le délire autour des tenues avec en particulier le tapis rouge avant la cérémonie est juste délicieux.
    Steve Martin et Alec Baldwin ont été parfaits (la référence à la recherche des juifs pour Christoph Waltz: excellent), les mini-sketches d’annonce des nominés étaient à la fois marrants sans trop en faire non plus (Robert Downey Jr./Tina Fey ou encore Ben Stiller étaient au top), et j’ai même trouvé sympa la présentation par les co-stars des derniers prix Best Actress/Actor (c’était un peu formel, mais avec quelques perles de sincérité, franchement tranquille cousin…)
    Non, mais en résumé, on comprend tout à fait pourquoi autant de gens organisent des “soirées Oscars” en invitant 10 personnes chez eux, c’est vraiment un RDV de l’entertainment.
    (Et on précisera aussi que la salle du Chinese Theater est quand même bien plus belle que cette atroce salle qui nous rappelait les pire années de Sacrée Soirée/Champs Elysées qu’ils avaient été nous dégoter pour les Golden Globes…)

    • Soyons clairs, s’il y a une VRAIE raison de regarder les Oscars, c’est clairement pour le tapis rouge. Un big-up à K-Stew cette année, si si, j’y tiens… Le creux des Oscars techniques, je me rappelle l’avoir éprouvé avec violence quand j’étais ado, c’était en général vers 4-5h du mat (du coup, après, j’ai décidé de ne regarder les oscars qu’à partir de 6h-6h30 du mat, juste pour les prix “suprêmes”). Cette année, j’ai vu que du Youtube, donc j’ai pas vu Tina Fey, ni le duo des présentateurs (c’est dommage, j’aime bcp Alec Baldwin). J’ai vu Ben Stiller, en revanche, et les acceptance speeches. Les présentations par les co-stars me paraissent assez ronflantes, je dois avouer, et j’ai trouvé la partie horror movies et la partie John Hughes un peu guindées. En fait, j’ai l’impression que nous, on trouve ça trop cool parce qu’on a aussi le maître-étalon des Césars qui est la soirée la plus hallucinante d’ennui et de connerie du PAF. Mais en vrai, c’est une soirée qui apparaît comme chiante. Sauf à être à 10 et à discuter de totalement autre chose – ceci expliquant donc cela (un peu comme quand je regardais Star Academy avec Gwen)…

  3. Rhàlàlà maintenant que je me mets à lire ton blog, je me disperse… mais point ne puis m’empêcher, à l’évocation des Oscars, de me remémorer la cérémonie 2009, jour de ton arrivée à NOLA, où tu n’as rien trouvé de mieux pour nous assurer les bonnes grâces de mon coloc – Indien – que de lui dire que Slumdog était de loin la pire chose qui soir arrivée aux Oscars EVER… je rigole encore en y repensant !
    Bref, il m’a donc fallu presqu’un an pour me décider sous ces auspices à voir (en plusieurs bouts, signe de ma motivation) ledit movie. Force est d’avouer qu’il ne casse pas des briques, mais à force d’en avoir trop entendu de la part des pros and cons, je n’en tire qu’un “bof” et un soupir… N’ayant pas eu à me scandaliser d’avoir à payer un ticket de cinéma et de n’en avoir pas eu pour mon argent, ni de m’être fait gâcher une soirée vu qu’il a fait office de bouche-trou d’un moment d’ennui, je serais assez pour le laisser retomber dans l’indifférence qu’il suscite déjà.
    En tout cas merci pour cette petite chronique 2010, n’ayant pas eu le loisir de suivre l’édition de cette année (à part les très convenus “ouaouh, une femme réalisateur oscarisée pour la journée de la femme”, seul commentaire un brin consternant de nos journalistes gaulois qui apparemment n’avaient rien trouvé d’autre à dire…)
    Bon, c’est pas tout ça, mais j’ai des bagages à faire! A ++

    • ps : je crois que j’ai vraiment besoin de vacances, au vu de l’icône de profil que je viens de pêcher (de façon aléatoire I hope): unijambiste et lobtomisée, normal que je n’aie pas atteint un très haut degré d’efficience aujourd’hui!

    • Oui j’ai repensé à ce grand moment de solitude. Ca m’a pris 10 bonnes minutes de comprendre que a/ Kunal était un nom Indien, et que b/ il était vraiment typé Indien que donc c/il était Indien et trouvait ce film fabuleux. Moi aussi, j’en ris encore!! Pour le reste, tu as raison, ce film étant plus sans intérêt qu’autre chose, va pour l’indifférence.

      Pour Kathryn Bigelow, tu as oublié ce formidable commentaire que j’ai dû entendre 45 fois aussi: étant l’ex de Cameron, tout le monde a dit que, je cite, elle avait eu sa vengeance sur l’infidélité de son mari et son divorce raté. Non mais wow, quoi. Juxtaposé au thème “journée de la femme”, ça fait super mal.

      Bon voyage!!! :)

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