La classe à Dallas

J’ai un pull moche.

La réalité de l’expatriation, c’est aussi pour ce qui reste. Tout se fige à un 14 août 2008, et sans qu’on y prenne trop garde, de retour en France, on observe. Ainsi, ayant franchement doublé ma garde-robe aux Etats-Unis (en tout un quintal vestimentaire, sad, but true), je me retrouve à faire de la place parmi des placards entiers déjà pleins (j’étais partie avec le “strict minimum” – 46 kgs de fringues, tout-va-bien…). Alors j’observe, je me dédouble. Je me vois il y a deux-trois ans, et mon moi d’il y a deux-trois ans m’observe. Les fringues en disent long sur l’évolution d’une personne. On se rend compte par ce biais que deux ans, c’est beaucoup, quand on s’expatrie – on se déracine, on fait tout à toute berzingue, sans souffler, sans recul, on revient, on s’installe, on observe: c’est déroutant.

Le truc le plus patent, c’est que j’avais des goûts relativement inexistants, il y a deux ans. Pas mauvais goût ou bon goût, juste le néant – un néant où mes fringues les plus dignes d’intérêt sont des cadeaux. Quelque chose de pas du tout raccord avec mes choix, parfois douteux, parfois edgy, mais surtout réfléchis, en termes de nippes. Par ailleurs, je sais pas à qui je dois cet esprit critique découvert, New York ou les blogs? La poule ou l’œuf? Perdue dans ce tri impitoyable, une trouvaille m’a un peu serré le cœur:

Pas canon, le chandail.

Cette photo me barre le visage d’un sourire à chaque fois que je la vois. Et le fait qu’elle ait été prise à Copacabana, en Bolivie, et qu’à Copacabana j’ai mangé la meilleure truite saumonée grillée de toute ma vie, y est pour beaucoup (une vraie tuerie, en langage jeune). Faudrait qu’un jour je vous raconte comment on s’était créé un culte de la pose ringarde en imaginant qu’on faisait des close-ups pour le visuel d’un album folk-rock indé. Idiosyncrasie, quand tu nous tient…

Mais alors le pull? Comme j’arrive pas à m’y faire, telle une trentenaire indécise sur son futur sentimental, j’ai fait une liste.

Pour

– c’est de la laine-qui-gratte-pas – cette laine si douce et confortable qu’on peut s’y blottir pour regarder l’intégrale des Parrain un soir d’hiver – baby alpaca, messieurs-et-dames – et rappelons à toutes fins utiles que l’alpaga est un animal attachant. Ça ferait de moi la star de toute soirée à thème Noël/pull moche

– ce pull, je l’ai acheté à Arequipa, un soir d’août 2006, une heure avant de trinquer au pisco sour, 2h après avoir vu un monastère coloré de toute beauté (qui visiblement ne m’a pas influencé en termes de choix esthétiques) – c’est un putain de joli souvenir. Enfin, un souvenir, quoi.

– c’est un pull à une blinde pour là-bas: 70 pesos, soit très exactement 12,50€, si vous voulez, c’est un peu comme acheter un Dreyfuss même pas en vente privée, niveau classe (on peut débattre de la classe ou non du Dreyfuss, mais fuck you right back moi j’aime bien). Aveuglée par la hype évidente du truc, j’en avais décrété que c’était sans doute le plus beau pull qu’on puisse trouver dans tout le Pérou, et que les mémés andines allaient juste se pâmer de jalousie en me voyant. Je compétitais avec des mémés andines – je me cherchais beaucoup à l’époque.

.

Contre – qui pourrait se résumer à une observation prolongée de la photo ci-dessus, finalement

– c’est un camaïeu de marron (sérieux, un camaïeu, quoi)

– il est taillé n’importe comment – les manches sont trop courtes, la base est trop large, c’est-à-dire que je suis pas gaulée comme une andine (good thing)

– il s’est avéré que, malgré son label “jeune créateur arequipain”, ce pull est surtout un suicide social tricoté main. Quand mon pote Guillaume l’a vu, sur cette photo, il y a 3 ans, il a poussé une sorte de cri d’effroi qu’il a sans doute oublié depuis, noyé qu’il est dans sa lecture des Y: the Last Man, mais qui résonne encore dans ma tête. Le lendemain, quand je lui ai proposé qu’on aille faire un tour chez Marc Jacobs sur Bleecker et Bank, il m’a sous-entendu un léger “euh, je crois pas que ce soit ton style, en fait”. J’ai failli perdre un pote.

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Tricky. Pendant ce temps-là, une copine s’est retrouvé sur le street-style du Time Out NY après un shopping spree dans le Meatpacking. Okay bien.

27 thoughts on “La classe à Dallas

  1. (le plus drôle dans tout ça, c’est que Google Adds propose juste en dessous des “déguisements adultes”)(à prix canons, apparemment)

  2. Tiens ça me fait penser à mon pull new yorkais (acheté lors d’un séjour à NY donc). Improbable : à rayures, vert, bleu canard et marron (ouééééé). Avant je le portais au boulot mais depuis j’ai arrêté parce que je le trouvais trop canon mais personne ne me faisait jamais de remarque dessus du style “ouah il est trop canon ton pull !”. Mon mec a été franc et m’a dit que c’était une horreur. M’en fous il est toujours dans mon placard car c’est mon pull de NY.

    • Rha ça m’est arrivé plus d’une fois, ça. Ou alors acheter un truc en pensant que c’était le Saint-Graal de la classe et qu’en fait on me réponde que c’est juste quelconque. C’te bâche.

  3. “Faudrait qu’un jour je vous raconte comment on s’était créé un culte de la pose ringarde en imaginant qu’on faisait des close-ups pour le visuel d’un album folk-rock indé.”

    Ok J’attends.

    • Ben c’était un truc qui nécessitait beaucoup de regards dans le vide et surtout un paysage bigger than life – le Pérou fournit beaucoup de ces moments (on a toujours l’air drogué au Pérou, même quand on mache pas de coca) – si je me remets à regarder les albums photo, on doit avoir quelque chose comme 45 photos de “à 4 sur un banc, en se souriant”, “assis de dos regardant le désert”, etc. etc. Ca c’était les photos “groupe de pop”. Après, il y avait les portraits “carrière solo” – dont celui ci-dessus.

  4. gardes! si un pull est capable de ta lancer dans un tel délire verbal, il mérite d’etre gardé! c’est les fringues dont on n’a rien à dire qu’il faut balancer! ;)

  5. De toute façon on a toujours besoin d’un pull en bébé alpaga pour les rudes soirées d’hiver alors garde le.
    Et pis si tu tombes sur le pantalon en baby alpaga du même ton, je te conseiller vivement de sauter dessus.

    En total loog zébrée marron alpaga tu ne feras aucune faute de goût.

    • Bon, mais alors ce pull renvoie vrrrraiment au forum Douceur Mohair alors!! Ptain, je le garde mais je vais vraiment plus oser le mettre!

  6. Tu te trompes ou alors tu ne lis finalement pas suffisamment les blogs mode. Ce pull n’est pas moche, il est ‘vintage’. Dans pas longtemps, un lookalike sera chez Betty (ou n’importe quelle autre blogueuse mode hein)(et s’il n’est pas déjà exposé bien en évidence dans les archives). Être une précurseuse, ça n’a pas de prix.

  7. Quelle plume! J’aime bien ce que tu racontes sur l’expatriation et le retour. Je suis partie bien moins loin que toi (Pays bas) depuis 4 ans et j’admets que l’idée du retour me fait un peu peur. Cette impression d’être étrangère à la fois aux Pays bas, mais également dans mon pays d’origine. J’aime beaucoup cette idée de dédoublement…
    Pour le pull, moi je dis qu’il y a du potentiel et de la personnalité : un petit bijou vintage quoi! :)

    • Les Pays-Bas, l’avantage, c’est que c’est pas très loin de la France, mais c’est quand-même très dépaysant. Je n’y ai vécu qu’un malheureux mois, mais mon frère y a vécu quatre ans, c’est une culture finalement assez difficile d’accès (enfin disons que les Hollandois n’ont pas leur pareil pour nous faire sentir étrangers…). Le pull, je sais pas, je vais sans doute le garder “pour sortir les poubelles”, ahah!

  8. tu peux le revendre sur un vide dressing pour payer ton loyer à Paris. J’ai longuement pensé à vendre mes vieilles fringues à des freaks quand on m’a dit qu’on voulait bien de moi… en stage non rémunéré.

    Et sinon comme FLou, l’histoire était si belle que je le garderais J’avais un pull dans un camaïeu de bleu ciel en 2002, avec du fil argenté et j’avais beau le vénéré parce qu’il en jetait dans la cour de mon lycée, je l’ai donné sans aucun état d’âme à un charity shop lyonnais. Aujourd’hui il serait vintage ou un truc comme ça. genre pièce rare de l’époque où un Tshirt Maje se payait 22 euros 90…

    • Je dois être détraquée, même sous-payée, je n’arriverais pas à me séparer des fringues que j’aime bien (d’où les 2 placards pleins de merdes et les 100kgs de bagages, j’imagine…) Je crois qu’au final, vous m’avez un peu convaincue: je garde, ça ira très bien avec ma Tisane nuit tranquille, quand je regarderai pour la 8e fois Emma, cet hiver!

  9. Pour!! Définitivement, ne serait ce que pour passez une bonne soirée pantoufle à la maison, ou un dimanche au chaud pendant les (trop) longs hivers !
    Et puis les souvenirs, c’est comme l’alpaga, ça ne se remplace pas et y’a rien de plus doux.

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