Teenage Wasteland

Il y avait bien des mois que, de l’Amérique, tout ce qui n’était pas un simple prétexte à me vanter de mes expériences new-yorkaises et pennsylvaniennes , n’existait plus pour moi, quand un jour d’automne, comme je me rendais à mon arrêt de bus, mon iPhone, alors que j’avais froid à l’âme, me proposa de me faire écouter, contre mon habitude (faite de rythmes pop pour adolescentes en mini-jupe), un titre des Who. Je changeai de piste d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Et bientôt, machinalement, accablée par la morne matinée et la perspective d’une triste journée, j’écoutai les sonorités synthétiques de l’introduction à Baba o’Riley. Mais à l’instant même où les premiers accords atteignirent mes  oreilles, je tressaillis, attentive à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahie, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingente, mortelle. La matinée pluvieuse et la sensation de mes mains rougies et douloureuses de ces premiers frimas n’étaient plus. D’où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais qu’elle était liée au son rock de “Teenage Wasteland”, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l’appréhender? Je continue d’écouter jusqu’au premier couplet où je ne trouve rien de plus que dans l’introduction, jusqu’au refrain qui m’apporte un peu moins que le couplet. Il est temps que je m’arrête, la vertu de la chanson semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en elle, mais en moi. Elle l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. J’arrive à l’arrêt de bus et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité; Mais comment? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher? pas seulement: créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.

Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je clique trois fois sur mes écouteurs pour rejouer la chanson. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la circulation sur la chaussée humide. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de ces premiers accords et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées. Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette musique, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la mélodie mentale, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit. Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience ce souvenir, l’instant passé que l’attraction d’un instant identique est venue solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute oeuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, d’écouter mon iPod en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine. Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ces accords c’était ceux de l’autoradio sur une route de San Francisco (parce que ce soir-là nous allions à une soirée de Grad Students à Oakland), quand nous traversions le Bay Bridge, la capote de la Mustang abaissée, Emmanuelle avait monté le son, et l’air doux de la Californie du Nord s’était empli des accords des Who ;  peut-être parce que, en l’ayant souvent aperçue depuis, sans la jouer, dans ma playlist, sa mélodie avait quitté cette semaine radieuse de San Francisco pour se lier à d’autres instants plus récents ; (…) Mais, quand d’un passé, même récent, rien ne subsiste, après le retour en France, le changement de rythme de vie, après la destruction des choses seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, la musique et le ressenti restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. Et dès que j’eus reconnu l’intro de Baba o’Riley, joué à fond sur un pont de San Francisco en pleine nuit (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si joyeuse), aussitôt les rues pentues du Castro, où logeaient les amis qui m’accueillaient, vinrent comme un décor de théâtre s’appliquer à la Mustang décapotable ; et avec les rues, la ville, l’après-midi passée sur la plage d’Alameda, les déjeuners sur les pelouses de Berkeley, les flâneries autour d’Alamo et d’Ashbury. Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de mes écouteurs.

C’est ainsi que cette journée froide et pluvieuse d’automne a résonné du son de la Californie, de la douceur de vivre, du début de l’été, et des vacances.

En gros.

41 thoughts on “Teenage Wasteland

    • C’est un peu exactement ça – je me suis marrée comme une folle à jouer au texte à trous (remplacer tous les madeleine/thé/Combray, etc.)
      Maintenant, vu la longueur de l’extrait, la probabilité pour que 1/ça soit lu, 2/commenté est assez faible. Mais c’était si rigolo à faire!

    • merci! :)
      Tiens d’ailleurs, en jouant avec le texte, j’ai repensé à ce que tu disais sur le fait qu’il se plantait parfois dans ses périodes (et en effet, des fois, c’est pas évident…)

      • oui, mais le fait (que syntaxiquement parfois ce soit limite) n’enlève rien à la puissance de son écriture et de ce qu’elle produit.
        au contraire.
        Ce que j’ai bien aimé en lisant ton texte c’est, quand tu le lis un peu vite (ce qui a été ma première lecture), tu as un léger doute qui s’installe au fur et à mesure (mais ça ressemble vachement à quelque chose que j’ai déjà lu) (des fois elle fait de longs posts virgo mais elle écrit pas comme ça d’habitude virgo) (mais ça ressemble à Proust), tu essaies alors de comprendre comment marche la chose (elle a recopié et collé un tout autre texte?) et tu as certaines phrases ou expressions qui ne trompent pas (pour moi les papiers japonais) où tout s’éclaire et tu te mets alors à chercher ce qui est de la main de Virgo, etc etc…

        trop bien

        • Oh ben cool pour le “trop bien”, ca me fait grand plaisir!

          Et sinon mais oui, c’est tellement fort… En jouant au texte à trous, je me sentais assez naine et infime, en voyant la force de ce avec quoi je jouais, n’empêche.

  1. Je ne peux qu’adhérer et m’identifier à ta description de l’expérience émotionnelle et intellectuelle musicale… et cette obsession, de réécouter en boucle à la recherche des mêmes sensations et au-delà. Je l’évoque aussi de temps en temps.

    • Hihi, c’est là qu’on voit qu’un auteur est vraiment brillant: quelques mots remplacés ça et là pour “moderniser” le truc, et ça fonctionne à merveille!

  2. Mon Dieu ! Mais ce sont les pages 58 et 59 de Du côté de chez Swann ! (huhuhu).

    C’est tellement post-moderne. On a tous fait un jour ou l’autre l’expérience de la madeleine, mais impossible de mettre des mots dessus car, terrible au dessus de nos têtes, plane le spectre de Proust. C’est toujours le même problème : tout a déjà été écrit et en mieux. Alors au début on fait sa crise d’adolescent, on nie le passé, et on en arrive à la destruction du flux du discours, au collage à la Burroughs, au silence, à la page blanche, en architecture à la condition minimum du curtain wall, à l’édifice comme stèle, parallélépipède pur, en peinture à la toile blanche, à la toile lacérée, à la toile brûlée, en musique à l’atonalité, au bruit, au silence du 4’33 de Cage.

    Et ensuite, quand on ne peut pas aller plus loin parce qu’on a produit un métalangage qui parle de son impossibilité à produire du langage, on comprend que le passé, puisqu’il ne peut-être détruit, doit-être revisité, avec ironie, d’une façon non innocente. Je ne peux plus écrire “je portai à mes lèvres une cuillerée de thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine” car ces mots, je sais que mon lecteur sait (et mon lecteur sait que je sais) que Proust les a déjà écrits. Pourtant, il y a une solution. Je peux dire, “Comme dirait Proust, je portai à mes lèvres une cuillerée de thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine”. Alors, en ayant évité la fausse innocence, en ayant dit clairement que l’on ne peut parler de façon innocente, on aura pourtant dit ce que l’on voulait dire : que l’on vit l’expérience de la madeleine, et que l’on vit l’expérience de la madeleine à une époque d’innocence perdue.

    Désolé pour le discours sur le post-modernisme qui fait très “Umberto Eco” mais j’ai trouvé ce texte vraiment cool justement parce qu’il passe un contrat tacite avec le lecteur où il lui dit “oui je sais, mon expérience sentira Combray, Saint-Loup, Swann et Albertine quoi qu’il arrive, on n’y peut rien y faire, alors autant l’assumer et s’amuser un peu”.

    • Ecoute, c’est peut-être un peu pompeux, mais en même temps, en réaction à un post qui copie-colle Proust, je crois que c’est assez approprié, finalement. Et tu as mis le doigt sur le truc: on a tous un moment où on se dit “oh tiens, c’est comme la madeleine de Proust” mais c’est impossible de le dire aussi bien, donc tant qu’à faire… Et le plus produit, c’est qu’en jouant à ce genre d’exercice, on lit vraiment en profondeur son texte. Grammaticalement, je sais pas (il paraît qu’il est bancal, des fois), mais en revanche, ce passage reste tellement parfait sur tout ce qu’il véhicule (l’innocence perdue, le souvenir du bonheur, la sensualité de l’expérience sensorielle – ouais bon, une madeleine, c’est plus sensuel qu’un iPod, ça j’ai pas pu le restituer, sorry). Je me suis revue quand je l’ai lu pour la première fois, à 18 ans – j’aimais pas lire les classiques “parce que c’est chiant”, j’aime mieux te dire que j’ai fait une exception pour Swann.

    • C’est pas moi non plus qui aurait pu! (enfin, j’en ai fait 10%, hein, c’est toujours ça, et ces 10%, même Stephanie Pratt aurait pas pu, c’est vrai!)

  3. J’adore. Parfois, pour amuser des amis aussi dumbies que moi, je leur écris des textes façon Marc Lévy, et c’est pas évident.
    Ms là vraiment j’aime bcp.

    • Comme quoi, on déprime sur les Marc Levy & co., mais Marcel a visiblement encore de beaux jours devant lui (même si je ne cherche pas à lâcher un suprême “rien de tel que les grands classiques”, j’aurais peur que ça sonne un peu beauf réac)

  4. Connaissant le texte original quasiment par coeur (merci le bac), sa version moderne a été un pur plaisir à lire ;] Je me retrouve beaucoup plus dans les sensations musicales que dans le combo thé/madeleine à vrai dire…

    Et je rejoins Portalis, la façon dont tu évites la “fausse innocence” et tu t’amuses avec les mots est vraiment superbe :]

    • Eh bien je suis contente que le clin d’oeil ait été apprécié! Je me suis beaucoup amusée à le faire, mais j’avais peur que ce soit lourd, vu la longueur du passage original.
      Qui sait ce que Proust aurait écrit si sa tante Léonie lui avait offert un walkman, après tout…

      • Bin oui “Baba o’Riley”, c’est le générique de CSI NY. J’ai limite cru que c’était fait exprès au début mais en fait non.
        Très cool au fait le tuto de l’autre fois, un instant j’ai craint qu’elles se soient mis du tipex sur les yeux.

        • Ah ok, mais je confesse ne jamais jamais regarder les séries policières made in USA, jsais pas, depuis Deux Flics à Miami, plus rien ne m’a paru bien, voire c’est beaucoup trop réac’ pour moi. Je préfère regarder des séries de Cheerleaders ou de gymnastes. C’est souvent réac pareil, mais les filles font des acrobaties, c’est cool.

  5. hihi. Enorme. Proust en Mustang sur le Bay Bridge. Assez bien vu, le coup de la madeleine où tant qu’à faire, il l’a déjà mieux dit que nous ! Je suis touchée, en plus :) – et il fait un vrai temps à décapotable ces jours-ci…

  6. Je suis viendu par ici en faisant une petite recherche sur l’acronyme “TL;DR” (qui m’a d’abord amené là : https://virgoblog.com/2010/05/06/yet-another-tldr-post/), et j’ai ensuite lu ce texticule-ci avec délice, en faisant peu ou prou(st) la même expérience que “nyf”, bien que ne sachant presque rien de ce blog et de son auteur (d’abord une vive admiration pour la splendeur des phrases et la finesse de l’observation psychologique, digne de Marcel Proust, puis je me suis dit quand même ça ressemble furieusement à du Marcel Proust, et même plus spécifiquement au fameux passage-de-la-madeleine, alors j’ai ouvert un fichier informatique de Du côté de chez Swann et cherché un extrait suffisamment spécifique, en l’occurrence “rumeur des distances traversées” – et bingo ! à mon tour, « un plaisir délicieux m’avait envahi », restait à apprécier l’indéniable talent avec lequel ce texte avait été “samplé” / “échantillonné” (termes empruntés au vocabulaire musical, et technique massivement utilisée pour le rap – si l’industrie littéraire fonctionnait comme l’industrie musicale, on pourrait produire des livres entiers selon ce procédé et se faire des couilles en or).
    J’avais commis quelque chose de semblable il y a kek’z’années, à partir du non moins célèbre incipit de cette cathédrale de mots dont je n’ai lu à ce jour, honte à môâ, que quelques pages éparses (je suppose qu’il en est de même pour l’auteur et les commentateurs – comme a écrit Michel Houellebecq dans Les particules élémentaires : « Moi-même, je commençais à avoir du mal à comprendre de quoi Proust voulait parler au juste. Ces dizaines de pages sur la pureté du sang, la noblesse du génie mise en regard de la noblesse de race, le milieu spécifique des grands professeurs de médecine… tout ça me paraissait complètement foireux. On vivait aujourd’hui dans un monde simplifié, à l’évidence. La duchesse de Guermantes avait beaucoup moins de thune que Snoop Doggy Dog ; Snoop Doggy Dog avait moins de thune que Bill Gates, mais il faisait davantage mouiller les filles. Deux paramètres, pas plus. Bien sûr on aurait pu envisager d’écrire un roman proustien jet set où l’on aurait confronté la célébrité et la richesse, où l’on aurait mis en scène des oppositions entre une célébrité grand public et une célébrité plus confidentielle, à l’usage des happy few ; ça n’aurait eu aucun intérêt. La célébrité culturelle n’était qu’un médiocre ersatz à la vraie gloire, la gloire médiatique ; et celle-ci, liée à l’industrie du divertissement, drainait des masses d’argent plus considérables que toute autre activité humaine. Qu’était un banquier, un ministre, un chef d’entreprise par rapport à un acteur de cinéma ou à une rock star ? Financièrement, sexuellement et à tous points de vue un zéro. Les stratégies de distinction si subtilement décrites par Proust n’avaient plus aucun sens aujourd’hui. »). Voici :

    ~ Palimpseste – A la recherche du sextant perdu ~

    Longtemps, je me suis connecté de bonne heure. Parfois, à peine réveillé, les fenêtres du navigateur Internet s’ouvraient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « J’ai faim. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de bouffer m’extirpait de ma torpeur cybernétique ; je voulais lâcher la souris qui semblait épouser la forme de ma main et aller enfin grignoter quelque chose ; je n’avais pas cessé en surfant de gargouiller, mais ces gargouillis avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais en train de m’auto-digérer : un morceau de foie, des squames intestinaux, une ou deux côtes peut-être. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à la faveur d’un chargement de page un peu poussif, elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des écailles sur mon estomac et l’empêchait de se rendre compte que mon taux de glucose plasmatique devenait dangereusement bas. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme chez une anorexique ayant oublié ce qu’est la faim ; le besoin de nourriture se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt j’étais saisi d’une violente fringale et j’étais bien étonné de m’apercevoir que j’étais en train de perdre mon temps sur une page Web personnelle fomentée par le dernier des cyber-blaireaux, au design flashy qui agressait mes yeux, mais peut-être plus encore mon esprit, à qui il apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le grésillement du modem qui, plus ou moins saccadé, comme un bègue ventriloque récitant l’annuaire du Vaucluse, relevant l’activité de la ligne, me décrivait l’étendue du réseau mondial où par millions se confrontent chaque jour les indigentes productions des solitaires dépravations du « Village Planétaire » ; et les cyber-miasmes qui en résultent vont être gravés dans le souvenir de chacun par la persuasion insidieuse des lieux communs, des actes sempiternels, des causeries navrantes et des lancinances cathodiques blafardes qui les hanteront encore dans le silence de la nuit, à l’angoissante perspective de mille nychtémères identiques.

    22.03.2005

    VO :
    http://www.hku.hk/french/dcmScreen/lang3035/lang3035_proust.htm

    • Je proteste vivement!! J’ai pas lu TOUTE la Recherche, certes, mais j’ai lu Du côté de chez Swann et A l’ombre des jeunes filles en fleur!!

      Et je me rappelle comme hier de ma lecture de la Madeleine, c’etait si bien!!

      • que l’on soit bien d’accord, il y a pas grand monde qui a lu la Recherche en entier.
        (Marcel a déjà passé presque sa vie à l’écrire, et il en faut du temps pour lire le résultat)

        (perso j’ai lu le début + des passages à droite et à gauche, ou plutôt au milieu et à la fin).
        (mais yep la madeleine : ça c’est lu. Et oui c’est bien, surtout que quand le passage arrive on s’y attend pas vraiment et c’est la surprise. On sait bien que “la madeleine” c’est LE passage du bouquin, mais on s’attend pas à la découvrir comme ça à la débottée au milieu d’un flot d’autres pensées. C’est toujours pareil avec les moments-clés des bouquins).

        • Oui, je suis d’accord – en fait, je réagissais parce que, autant, j’ai passé mon lycée à être rétive à toute forme de littérature (même aujourd’hui, j’en suis pas complètement sortie) et les “classiques”, encore plus. A ce jour, j’arrive toujours pas à ouvrir un Zola, et ma raison principale c’était “les descriptions, c’est chiant” (une vraie prise de position originale, quoi).
          Quand on nous a donné Swann à lire, j’ai franchement fait la tronche, on m’a dit “oh, t’aimes pas les descriptions et les phrases longues, tu vas souffrir ma grande” et je l’ai vraiment commencé à reculons. Puis en fait, je l’ai lu hyper vite tellement j’ai trouvé ça trop bien (d’où les Jeunes Filles en Fleur dans la foulée, mais après y a eu la Khâgne et plus le temps, et hop, aux oubliettes mon projet de lire la Recherche – comme tout le monde, je crois bien). Bref, tout ça pour dire que, compte tenu de mon attitude un peu régressive vis-à-vis des auteurs classiques, c’est un peu ma fierté, Proust, et c’est un peu ce qui m’a débloqué par rapport aux autres “classiques” (tsais, après, je faisais moins la gueule quand on me disait de lire Balzac, Stendhal ou Flaubert, et je les ai lus sans l’a priori négatif-régressif du “c’est un classique, donc ce sera chiant” – même si Flaubert me déprime beaucoup trop, mais je crois que c’est normal)

          Bref, j’ai un super souvenir de ma lecture de Swann et un encore plus super souvenir de ma lecture du passage de la madeleine, exactement pour ce que tu en dis: on s’y attend pas, et on se dit “nom de Dieu, je viens de lire la madeleine, là?” – surajouté pour moi à “je viens de lire la madeleine, ce passage supposément trop chiant, mais qui est a chose la plus canon que j’aie lu????” Bref, grosse claque. Inversement, les aubépines, j’ai pas été emballée…
          Pour moi, la madeleine, c’est le moment clé de bouquin que j’ai lu sans me dire “tain, c’est un moment clé” (c’est seulement après, que je me le suis dit), pour ça, c’était vraiment chouette.

          • d’accord avec toi sur les aubépines.
            (ça pourrait presque être Radio londres en 1943 notre discussion).
            Sinon concernant la lecture des classiques, c’est marrant, c’est un point que je ne connaissais pas chez toi.
            (**** Lis L’assommoir **** Lis La Curée **** c’est trop bien)

  7. Pingback: Wild as the wind | Virgoblog

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