Northanger

La voilà, cette tête d’Indien —

J’avais l’impression que ce genre de sujet était épuisé, qu’on en avait fini avec ces dilemmes. Être shopaholic (& faire des anglicismes), se ruiner pendant les soldes, avoir un placard qui déborde, et suivre les conseils de Grazia, n’est-ce pas être victime d’un lavage de cerveau mené de main de maître par le Grand Capital et ses sbires, les Elle, Vogue, et autres titres de mode, dans le but de nous enfermer dans un consumérisme aliénant? Être influençable par la société, l’épouvantail de nos 20 ans.

A l’époque, je jurais mes grands dieux que je ne changerais pas le monde, mais qu’il ne me changerait pas (j’écoutais Jean-Jacques Goldman, c’est pour ça). Ironie du sort, c’est l’amie auprès de qui j’ai été l’agnelet le plus influençable du monde, lorsque j’avais 13 ans, qui a lancé ce débat, après un shopping spree somme toute très raisonnable. En quatrième, à son contact, j’avais acheté mon premier Levi’s pour être à la page, elle m’avait fait mon premier maquillage, m’avait peut-être proposé de fumer (je ne sais plus, mais j’ai sans doute dû refuser, comme toujours), et j’ai bien dû m’inventer un ou deux amours de vacances pour lui faire croire que j’étais bad.

Il faut croire que lire trop de blogs atrophie le cerveau, que je suis naïve, et que ces questionnements d’influence et de consumérisme outrancier sont décidément toujours dans le vent. Seulement, ce genre de débat me semblait réglé et usé jusqu’à la corde, façon “la chair est triste et j’ai lu tous les livres”. Ces débats éthico-alter me renvoient à cette époque où on était young, gifted and black, où l’on pouvait débattre jusqu’à 5h du matin des méfaits de la téléréalité sur les âmes (débat clos  par un “we agree to disagree” aux alentours du mois de mars 2003, je crois bien), et j’avoue ne pas regretter d’être passée à autre chose (essentiellement parce que j’en avais marre de me faire insulter sous prétexte que je suivais assidûment la Star Academy, et ce, même pas par observation sociologique – la sociologie a apaisé une paire de consciences, depuis 2001).

Allons donc:

La mode de grande consommation, entre négation de l’individu et divertissement pascalien: une apologie du panurgisme.

C’est un débat assez récurrent, dans la mode de grande consommation, que cette dialectique du lavage de cerveau et de la résistance à icelui. Une mode advient, il y a les ceux qui la suivent par panurgisme contre ceux qui jurent leurs grands dieux qu’on ne les y prendra pas. Puis parmi ces derniers, certains deviennent moutons à leur tout, et on les y prend, main rouge, main dans le sac, tel un gosse ayant baffré tous les chocolats du calendrier le 1er décembre au soir. Au grand dam de ceux qui restent droit dans leurs bottes et en paix avec leur conscience, qui ont du recul critique pour voir la vérité. Mais comme je dis toujours, le shopping de grande distribution relevant de la consommation pure et assumée comme telle, il n’y a pas vraiment d’échappatoire à être pris dans ce schéma: le refuser, c’est un peu en être prisonnier, aussi. SO. BE. IT. J’ai peur de me répéter, mais je ne compte pas remettre en question mon rapport à la société de consommation à chaque fois que je passe à la caisse d’un H&M, ni même réfléchir aux apories écologiques et humanitaires de notre monde quand je fais les soldes, vannée d’une semaine passée à enseigner les bonnes manières et le non-machisme à de jeunes adultes qui décidément, ont encore beaucoup à apprendre de l’être étant en société (même si j’avoue: gros énervement à la vue de l’étiquette made in China à l’intérieur du Grand Sachem ci-dessus). Faire du shopping de bitch est un putain de divertissement et j’entends bien que ça le reste, sans avoir à me justifier.

Quant à être victime soi-même d’un discours pré-formaté manipulateur, ma foi, j’y trouve mon compte aussi, il faut croire, et surtout, je ne pense pas que ce soit vrai à 100%. La mode étant un éternel recommencement (il faudrait réfléchir sur les temporalités cycliques de la mode, ceci dit, je trouve ça très intéressant), on se retrouve toujours à renier ce qu’on affirmait 6 mois plus tôt, à se dédire, à vendre son âme au Diable (qui souvent s’habille plus en Mango qu’en Prada, quand on est payé comme moi).

C’est mal, d’être ce genre de “victime”? De refuser en toute bonne conscience de questionner la moindre de nos consommations?  Mais surtout de trouver de la jouissance à être versatile? D’accepter d’être conformiste, de suivre, de changer d’avis à cause d’une série photo orchestrée de main de maître par Patrick Demarchelier? Plus qu’une négation de son identité, j’y vois une  négociation, une profondeur de champ, accepter de se laisser guider et de prêter un œil neuf sur des réalités d’antan qu’on jugeait admises et acquises. J’ai tendance à penser que changer d’avis sur un style qu’on affirmait ne jamais aimer, oh non non, jamais, peut s’avérer tout aussi enrichissant que dégradant. En fait, ces retournements de veste ne relèvent pas que du suivisme, ils enseignent un peu la relativité, d’une certaine manière. Notre façon de recevoir les informations évolue, et on se construit par rapport à cela, certes. Un courant culturel (même  – surtout – consumériste) a toujours besoin de se construire contre et on se forme, dans l’adolescence, à détester ce qui est trop proche pour être rétro, trop loin pour être à la page.

Soit.

Commencer à a compter sa vie en décennies (bientôt 3) permet aussi de prendre conscience de cette profondeur temporelle, et de comprendre que ce qu’on aime aujourd’hui, on s’en riera demain, pour le ressortir, la larme à l’œil, après-demain. Ce que j’essaie de dire, en termes plus ou moins confus, ici, c’est que la versatilité de la mode n’est pas juste une émanation d’un consumérisme effréné (ça l’est, c’est évident), et n’est pas juste une mauvaise chose. Pour moi, cette versatilité peut-être pourvoyeuse de richesse (pas que matérielle). Par ailleurs, je trouve cela plus rassurant qu’inquiétant, à vrai dire: cela nous rappelle à quel point on investit uniquement une part relativement circonscrite de nous, dans ce consumérisme effreiné. Cette part qui décide de mettre le sens critique et éthique peu ou prou en vacances. Une fois qu’on a accepté ce fait, et qu’on est d’accord avec soi sur ce point, plutôt que se sentir victime de la société, pourquoi ne pas se ruer sur le numéro “Special Mode” de Elle, celui qui sort en Mars?

 

C’est pourtant le seul numéro que j’achète, chaque année. Je tiens beaucoup à ce rituel (mais je suis toujours de gauche, hein).

17 thoughts on “Northanger

  1. J’ai arrêté de juger les gens par rapport à leurs loisirs en 1997 je crois, et maintenant j’ai même des amis de droite que j’apprécie. Et si les gens me jugent parce que je développe lentement mais surement une certaine addiction aux chaussures hors de prix ( surtout les church en cuir vernis à 400 euros), je n’ai même pas envie de dire ” qu’ils aillent se faire voir” mais tant pis pour eux…

    • Ahah, mon amie est juste en phase de retour de 4 ans dans le Pacifique, je pense qu’elle se prend la société de consommation en pleine poire, elle n’a pas de problème avec la mode ou les loisirs frivoles en soi, mais je pense qu’elle serait rassurée de me savoir plus “engagée”… Elle ne me reproche pas d’aimer la mode ou des choses vaguement chères, mais plutôt d’être influençable et manipulable par le mécanisme de consommation.

    • Word.
      Divertissement pascalien, c’est bien ce que je dis!
      C’est pour ça que je ne tiens pas particulièrement à trop en questionner la démarche.

    • Ah, euh, non, il s’est rien “passé”, au sens où y a rien de dramatique, derrière tout ça. J’ai juste eu une discussion animée mais bon enfant avec Adeline, et elle était un peu consternée de mon rapport unapologetic à l’achat compulsif de fringues et aux influences de la mode. Ca m’a fait réfléchir, parce qu’il me semblait avoir déjà eu cette conversation une bonne 15ne de fois par le passé, et je pensais que c’était le genre de problématiques qu’on n’interrogeait plus de cette manière. Wala.

      • ah je me posais la même question …
        effectivement le retour en Europe après des années passées dans un pays ne fonctionnant pas du tout sur les mêmes bases (niveau consommation s’entend) doit être un gros choc…
        en même temps c’est un peu comme le regard étranger…

        • Ouais, surtout à Paris, finalement, où le rapport à la mode est tellement omniprésent que je comprends qu’on en ressente un malaise. Mais c’est vrai que finalement, ça ne m’intéresse plus trop de me poser ces questions. Je me rappelle, en revenant de Lyon, je refusais d’acheter tel ou tel truc parce que, oh, je veux pas ressembler à une bitch parisienne, et puis regarde-la, elle, sans personnalité, etc.
          Bon. Mais ça m’a un peu passé, je crois, de me prendre la tête à ce point sur ça. (vazy comme je me la joue)

  2. Bah franchement, le milieu joue beaucoup ! On est beaucoup plus sensible à la mode quand on vit à Paris et s’en défendre, finalement, ça demande beaucoup d’énergie pour pas grand-chose. Ne pas pas être sensible à la mode, bon, la belle affaire, y a pas non plus de quoi recevoir la légion d’honneur hein.
    Mais c’est claire que le moment “je rentre à Paris” est toujours crucial, il y a toujours un rejet contre les meufs trop sapées. Après ça passe petit à petit, ou alors c’est que c’est devenu une fixette.
    Bon en même temps j’ai pas tout lu (j’ai mal à la tête et j’ai pas fini mon boulot) alors j’espère que je suis pas trop hors-sujet hihi <3

    • Clairement. Je me rappelle au retour de Lyon, j’avais moi aussi un rapport très flippé à la mode parisienne, genre “mais c’est horrible d’être si accro à son apparence”. Après 2 ans à NY, j’ai un rapport condescendant à la mode parisienne et j’achète des t-shirts à tête d’indien et des montres mickey. Les temps changent. (je me la joue, mais pire :) )

    • Pas forcément: les modeuses les plus la classe sont souvent des stars de la fripe et de la trouvaille improbable chez H&M (cf. Stockholm Streetstyle)
      Avec du fric, le risque du porte-manteau sans âme est tellement possible…

    • Tha’s the beauty of it, il est pixellisé – c’est pas *que* un truc de mauvais goût, disons. (et la webcam fait toujours pas de miracle à ce jour)
      En gros, la tête est de profil et très zoomée, le visage est à droite, et la zone plus blanche vers le haut, c’est les cheveux.

  3. Je découvre avec stupéfaction ce post, quelques temps après qu’il ait été écrit et commenté. Même si c’est trop tard je tiens à rappeler quelques détails de contexte :

    1/ j’aime les fringues de tout mon coeur et depuis toujours, ce qui explique pourquoi deux cartons pleins devraient arriver du Pacifique quand les dockers du Havre auront bien voulu les laisser passer. Je ne suis pas et n’ai jamais une puritaine refusant le plaisir (y compris esthétique), sous prétexte qu’il est vain. Et d’ailleurs, croyez le ou non, on ne s’habille pas qu’en pagne à Nouméa.

    2/ je pense aussi que déconnecter délibérément l’acte de consommation de ses tenants et aboutissants sociaux-économiques, sous prétexte qu’acheter ça détend/amuse/rassure, c’est jouer le jeu de la publicité et du marketing qui visent en permanence à associer les deux messages. C’est aussi faire un gros doigt à toutes les personnes qui se trouvent de l’autre côté du miroir. Quant à l’équation versatilité = enrichissement intellectuel, elle me paraît applicable à un nombre tellement restreint de personnes, qu’elle en est négligeable.

    Conclusion j’aime à croire qu’on peut développer un mode de consommation hédoniste et humaniste, en se pliant juste à un minimum de sélection et de modération. C’est plus à la mode de penser comme ça ? J’ai envie de dire… tant mieux.

    • 1/ C’est même pas s’habiller en pagne (je tombe des nues! ;)) c’est juste que Paris est quand-même spécifiquement hardcore sur ça. En revenant de Lyon, ça me l’avait violemment fait. Même en revenant de New York, qui est quand même une “capitale de la mode” autoproclamée, ça me le fait, donc bon, c’était plus ça qui était derrière cette remarque qu’un genre de condescendance vis-à-vis des DOM TOM.

      2/ wouah, à 2h17 du mat’, ça va être hardcore pour moi de répondre :p

      Pour ta conclusion, je suis assez d’accord, mais je pense pas être dans l’immodéré (et je concède un léger ras-le-bol, pas contre toi, d’ailleurs, à être en permanence jugée en ces termes)

      Dis, “stupéfaction”, ça veut pas dire genre vexée, rassure-moi!?

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