A word to the wise

Fact: Mettre un Katana dans les mains d’une jolie fille ne fera pas de votre film un film féministe.

Ceci vaut, visiblement, pour Sucker Punch (que non, je n’irai pas voir, j’ai beaucoup de choses plus passionnantes à faire, comme classer mes t-shirts par thème et repousser mes cuticules) ; mais pour tellement d’autres choses encore. Je m’étais fait cette réflexion il y a quelque temps en voyant la façon dont la nerd-culture contemporaine se réapproprie Jane Austen.

Lorsque Orgueil et Préjugés est sorti, c’est devenu un monument de la littérature britannique, procurant à son auteur, une femme seule et non mariée,un statut de femme autonome dans un monde de brutes – sans compter la personnalité revêche de l’héroïne de son roman, quelque chose d’assez politiquement incorrect pour l’époque.  Ce qui n’a jamais empêché des gens comme Mark Twain de considérer Jane et son oeuvre comme de la littérature de bonne femme nulle et non avenue. Depuis, c’est devenu un des classiques les plus incontournables de la littérature britannique, mais c’est aussi la pierre angulaire d’une culture féminine absolument sexuée et assumée comme telle.

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Pride & Prejudice, Marvel edition

Je vous l’avais déjà montrée il y a un an, je sais. La bédé elle-même est très oubliable (pour les raisons précédemment évoquées, à savoir qu’il s’agit plus d’une adaptation du film de 2005 que du roman de 1813). En revanche, la couverture a quelque chose qui m’a toujours énormément attendrie.

Si on la regarde, on voit que sont repris tous les codes d’une couv’ de magazine féminin lambda. Une figure féminine centrale – ici, Elizabeth Bennett, là où sur Lucky ou Cosmo, on a Reese Witherspoon ou Jennifer Aniston – autour de laquelle gravitent des titres tous plus racoleurs les uns que les autres (du people: “Bingleys Bring Bling to Britain“; de la mode: “17 Secrets About Summer Dresses“; l’itw de la cover-girl: “Lizzy on Love, Loss and Living“; du psycho-sexo “How to Cure your Boy-Crazy Sisters“), masquant difficilement l’absence de ce que le mag est censé vendre (du sexe). Tu te ruines chaque semaine au kiosque, toi-même tu sais. Finalement, c’est presque un meilleur commentaire sur la presse féminine que sur P&P.

En regardant cette couverture, j’imagine la paire de gros nerds un peu gauches qui s’est dit “oh, tiens, on va faire un comic-book pour les filles, il faut des codes qui leur parlent”, et ça me fait mourir de rire, à chaque fois.

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Pride & Prejudice & Zombies

Voilà un concept en or massif, d’une part, parce que Orgueil et Préjugés = ♥♥♥, d’autre part parce que les Zombies sont des êtres cools. On tenait là un vrai succès estampillé “Urban Outfitters” de roman hipstery à la bien.  Concrètement, l’auteur-bis reprend la trame du bouquin, il en reprend les mots, et remplace les chevilles narratives par de la bastonnade sanglante contre des zombies. En soi, ça pourrait marcher. Au-delà du funfact “hey, les soeurs Bennett dézinguent des zombies façon Romero en robe géorgienne”, j’aimais bien l’idée qui pouvait y être associée, à savoir que l’histoire mettrait ainsi en scène des figures féminines fortes confrontées à une menace extérieure constante (et Austen ne parle que de ça, après tout, à ceci près que ses zombies à elle se nomment hiérarchie sociale et étiquette).  Bref: un  gros potentiel.

Le problème c’est que l’auteur est de toute évidence plus passionné de zombies que d’Angleterre du XIXe siècle. En soi, c’est respectable, mais ça détruit le projet initial.  — En le lisant, j’ai repensé à cette fois où, en 2000, j’étais allée voir “De Gaulle, celui qui a dit NON” au Palais des Congrès (long story) – Robert Hossein était venu présenter son repimpage historico-beauf cradingue en termes de “l’Histoire j’ai toujours trouvé ça nuuuuuull!! et chiaaaaannnt – alors je voulais la rendre sympa“. Ulcère. — Quoiqu’il en soit: au-delà des zombies, Seth Grahame-Smith pervertit l’architecture sociale à un point tel qu’on ne perçoit plus l’enjeu initial de l’histoire (qui n’est pas de buter wat-mille zombies, mais qu’une femme puisse vouloir se marier et se respecter quand-même) – entre la tante qui s’envoie le fermier de Lambton et Lizzie qui décapite Lady Catherine de Bourgh, mon cœur balance.

Ergo: booooring.

Ce que ces deux tentatives de réappropriation de la culture féminine par la culture geek montrent, c’est à quel point le gender bias a encore de beaux jours devant lui (groundbreaking, je sais), et surtout à quel point la notion de féminisme reste encore un vaste terrain mystérieux et incertain. En fait, par un retournement chiasmatique assez ludique, il s’avère que la culture geek perçoit à peu près aussi bien la notion de féminisme que la culture féminine cerne la notion de geekitude (mmh, l’inénarrable “geekette” – *bazooka*). On assiste ainsi à une bouillie magmateuse qui amalgame girly/féministe (il faut que ça reste sexy – hé,  tsais libération du corps) & baston/fight for your rights. Ça me rappelle ce que je me tue à le dire à mes classes: penser le genre, c’est changer de grille de lecture, bon sang, pas reprendre le même paradigme, lui mettre des couettes et une combi en cuir clouté (ça, c’est juste vulgaire, en fait).

Allez, selon la formule consacrée, namaste, bitches.

22 thoughts on “A word to the wise

  1. merci pour le bazooka sur les geekettes, ça m’insupporte ces meufs auto-proclamées technophiles qui n’ont jamais su rebooter leur pc avec une disquette de DOS, qui croient que parce qu’elles ont vu H2G2 un soir de saint valentin avec leur mec les rend “geek” et que le mac est la quintessence d’une debian. Nan mais pitié quoi. Savent même pas la différence entre un nerd et un rôliste, chui sûre.
    ce qui nous ramène aussi au fait que la femelle saisit très mal le concept de geekitude et quand elle veut le saisir, elle en oublie la notion de féminisme. au secours.

    • Inneresting, ta dernière remarque, je vais y réfléchir… Toujours est-il que j’aimerais tant qu’on se souvienne que geek est au départ un terme dépréciatif, ça nous éviterait bien des poncifs niais sur les blogs féminins. Pour le reste, je n’associe pas nécessairement geek à “culture informatique”, c’est à mon avis le cœur du problème (je rappelle que la plus formidable geek que je connaisse est une nana qui fait les foires médiévales et s’habille “histo”.

      • effectivement pour moi aussi, le geek c’était pas sexy. pour moi, il vient de l’informatique car à la base, c’était une sous-culture réservée à des gens très peu sociables, très réservés et qui étaient les seuls à comprendre ce qu’ils faisaient. je crois que toi tu considères le geek comme qqun ayant une culture marginale ou underground, rejetant la soupe populaire pour rester dans des mini-communautés inaccessibles au commun des mortels qui n’a pas le temps de s’investir.
        c’est à se demander si le geek, qui a construit sa culture tout seul par défaut de ne pas avoir d’amis, n’est pas devenu un snob qui revendique une culture à part. d’où la prise du terme par les féminins qui adorent l’élitisme et le snobisme, non ?

        • non, je considère comme geek quelqu’un qui est obsessionnel à la limite de l’asociabilité, un truc “awkward” – ce qui rejoint les mecs passionnés d’informatique pour les raisons que tu énonces, en effet, mais pas seulement ça. C’est l’obsessionnalité qui fait le geek, ça en fait un peu un loser au lycée (où c’est mal d’être obsessionnel)
          Et en effet, y a clairement un énorme snobisme derrière ça (cf. les geeks de Freaks & Geeks, qui sont d’ailleurs assez snob – surtout Bill Haverchuck :) ). Du coup, être geek est une tare au lycée, mais j’ai tendance à penser que ça prend une énorme valeur ajoutée fini le lycée (j’en avais fait un post l’an dernier)
          Pour l’investissement du terme par les féminins (magazines?), je pense qu’en fait il y a là juste une mauvaise traduction du terme, un truc lost in translation – parce que dans les pays de langue anglaise, personne ne se revendiquerait geek (surtout pas une fille/femme). Quand j’ai expliqué à Shanna le concept de “geek is chic” ça l’a fait hurler de rire.

  2. D’accord sur le fond du billet mais pour en revenir au tout debut: Sucker Punch, c’est d’la balle (mon moi lyceen vient officiellement de mourir en s’entendant dire “d’la balle” 12 ans trop tard). C’est pourtant simple: deux heures de baston completement brain-dead. Point a la ligne.

    La story line est nullissime mais ca ne sera jamais pire que, disons, Transformers, qui en a nettement moins pris pour son grade quant a l’exploitation des nibs de Megan Fox. Au moins, Snyder y va cash et balance les uniformes mi-Sailor Moon mi-bondage direct sur l’affiche. Unapologetic.

    Libre aux gens d’en faire un symbole du retour du Girl Power alacon facon Spice ’97 (et donc un anti-feminisme profond), mais je trouve que c’est se prendre bien trop au serieux. Faut juste accepter de mettre son cerveau en off et d’ouvrir les mirettes pendant deux heures. Japon medieval + guerre de tranchees + une putaind’bombe dans un putaind’train qui file a 1000 a l’heure — le tout dans un univers ou la loi de gravite semble peiner a s’appliquer. Fuck yeah.

    Sucker Punch, c’est l’equivalent filmique du Gillette Fusion ProGlide Power: ca sert a rien mais au fond pourquoi pas, ca fait pas de mal (et puis c’est cool la p’tite vibration electrique quand tu te rases). Tout ca en attendant Fast Five — je n’attends pas de voir Jordana Brewster s’emanciper en tant que femme dans ce “film”, quand bien meme serait-elle au volant d’une Shelby GT500 ’67 (baaaave).

    Cheers from la fin du monde!

    • Je te rassure, je n’ai pas vu Transformers non plus (et en plus, j’aime bien Megan Fox). Le côté unapologetic peut être séduisant, en effet, mais autant, j’aime beaucoup regarder des superproductions bourrines, autant, il faut que ce soit un minimum bien mené, et à ce qu’on m’en a dit pour le moment, je ne suis pas convaincue; okay, peut-être tu vas me décider! :)

      • J’achète des rasoirs bic girly plutôt que les affreux rasoirs oranges et blancs de la même marque (ou même les classiques bleus). Comme si un rasoir rose pouvait m’empêcher de me couper en me rasant les chevilles… Et pourtant, je bouffe des gender studies à longueur de mes journées de jeune historienne !

        Pour en revenir à la geekette, elle existe effectivement mais n’est certainement pas celle que nous dépeint le féminin à longueur de numéros. Ce n’est qu’une posture, une étiquette,.. De là à ce que les garçons veuillent faire du geek une espèce protégée exclusivement masculine, il n’y a qu’un pas. Hein, Cracotte ?

        Et débrancher son cerveau pour regarder deux heures de l’éternel fantasme masculin ? Sérieusement ? Ça ne me repose pas le cerveau. C’est encore du Girl Power bien consensuel. Donner du pouvoir aux fille sur l’oeil bienveillant de son créateur. Masculin, fallait-il préciser ?

        • Non mais on peut être geek et fille, c’est pas le souci. Présenter le fait d’être geek comme un truc girly mignon parce qu’on a un macbook customisé blanche-neige me paraît plus absurde. “Missing the point” comme je dis dans mes copies.

          Débrancher le cerveau, je le fais volontiers, à condition que le medium ne cherche pas à véhiculer une morale borderline (on me disait ça de Twilight à l’époque – yeah, right). A partir du moment où il y a un fond moralisateur, on cherche à mobiliser le cerveau, pas à le débrancher et c’est ça que j’arrive pas à évaluer concernant ce film. Anyway, la notion de Girl Power version Spice Girl m’a jamais dérangée par ailleurs, preuve que je suis ouverte :)

  3. En fait, je me disais que tu devrais ouvrir un blog sur Culture Visuelle, ça devrait être possible, non ?

    (sinon je rebondis sur les comms du dernier article, mais j’envisage fortement de me faire un T-shirt du genre du “I slept with Dylan first” mais avec Jordan Catalano)

    • Oh ça voudrait dire que je ferais ça sérieusement, que je me relirais et que je ferais des recherches approfondies, ça me paraît incompatible pour le moment avec ce que je fais par ailleurs ^^
      Angela a couché avec Jordan?? (gros doutage)

  4. Nan mais pas forcément un “I slept with Jordan first” (ca c’est Rayanne), un truc genre “i love Jordan Catalano” ou carrément un “School is a battlefield for your heart”, un truc comme ça…

    • Ahah ok! C’est criminel qu’il n’y ait toujours pas de teesh Jordan Catalano, en tous cas.
      (il en faudrait aussi un Daniel Desario “Be Cool”)

  5. Oh, je crois que je vais montrer cet article à tous ceux qui me disent que je suis une geekette pour la seule raison que je suis fan de Doctor Who, ma vieille console NES et Scott Pilgrim.

    (Ça fait un moment que je suis ce blog, et je commence à être accro aux teens movies des 80s, merci ^^. Et voilà, c’est tout ce que j’avais à dire en fait.)

      • Et bien heureuse de t’avoir gratifiée. (Moi parler français étrange)

        Et l’autre jour, j’ai découvert que mon meilleur ami est fan de Fast Times at Ridgemont High, et qu’il n’avait jamais pris la peine de m’présenter ce film, tout ça pour dire qu’heureusement qu’il y a l’Internet.

  6. A mon avis il faut savoir de quoi l’on parle.

    Le “geek” peut être de sexe masculin ou de sexe féminin. Dès lors, le féminin de « un geek » est « une geek ». Et « une geek » n’a rien à voir avec « une geekette ». Pour autant la geekette existe, elle est une réalité sociologique, car oui, le type « girly/mignonne avec un macbook customisé blanche-neige » n’est pas une simple construction théorique.

    L’arnaque, c’est le mot “geekette” en lui-même. Il donne à croire qu’il est le féminin de geek (un geek/une geekette). Or c’est un mensonge. Et c’est justement ce qui déchaine les passions. Le mot nous y invite, et la geekette y croit dur comme fer : avec la plus grande sincérité du monde, elle se considère comme le fer de lance de la culture geek.

    Pourtant, il est – me semble-t-il – paradoxal de s’ériger en gardien du temple de la geekitude, exécuteur divin des geekettes. D’une part, le geek est un martyr, c’est une de ses caractéristiques principales. Dès lors, en martyrisant la geekette, il procède à une reproduction de schéma assez morbide. D’autre part le penseur-de-la-geekitude (qui peut ou non être geek), lorsqu’il combat les geekettes, me fait penser à une sorte d’anthropologue fou qui tuerait les membres de la tribu qu’il étudie parce qu’il considère leur système de représentation du monde comme erroné.

    Il ne faut pas se tromper de cible : celui qui doit être combattu, c’est le pseudo-théoricien du web qui fait l’amalgame entre la geek de sexe féminin et la geekette. L’ennemi n’est pas la geekette mais le sociologue incompétent. (Un geekette peut-être sociologue incompétent, mais alors on l’attaque sur ses travaux et non sur son « étant » de geekette).

    Pour toutes ces raisons, il est à mon avis urgent de dépassionner le débat sur la geekette, et de revenir à ce que Dieu à voulu dès le commencement du monde : des combats de docteurs par articles interposés dans des revues spécialisées.

    • A vrai dire, je parle ni de geeks, ni de geekettes, moi, je parle de féminisme réinvesti par la culture geek ;)
      Mais ta théorie makes sense. A réfléchir. Je sais pas si le geek martyrise la geekette, en fait. Après, pointer du doigt le sociologue incompétent, à vrai dire, c’est pas tant le “sociologue” que la doxa populaire qui a foiré sa compréhension d’un concept étranger. Boh, après c’est pas grave, mais c’est vrai que ta distinction geek femelle/geekette permet de donner du sens à tout ça. Je vais scruter JSTOR pour les combats de docteurs ;)

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