A propos de bons petits films et de prétention.

Le qualificatif de “bon petit film” a tendance à me provoquer des poussées d’urticaire. Tenez, rien que de l’écrire, j’en ai les avant-bras qui démangent. Pour moi, la sentence du “bon petit film sans prétention” n’est en fait que le cache-sexe de la pure paresse d’un spectateur infoutu d’expliquer pourquoi il a aimé un film. Et pour moi, c’est la pire injure à faire à celui-ci. C’est par ailleurs d’une incroyable prétention, plaçant celui qui formule la sentence dans une position de surplomb telle qu’elle permet de dire que ce film est un “bon p’tit”, une bricole, quelque chose qui demande zéro boulot. As if.

En général, cette appréciation tombe comme un couperet involontaire et touche deux types de films:

– les films qu’on assume pas d’aimer (cf. article précédent), les fours, les films ratés, ou dont on a raté le coche, puisque, précisément, on s’est contenté de le trouver “sans prétention”. Seulement, point is, un gonze peut avoir foiré son film, soit qu’il manque de talent, soit qu’il ait un passage à vide, mais sa modestie est rarement ce qui motive la foirade. Je trouve même ça un peu injuste: le type doit déjà être un peu humilié d’avoir produit un film merdique, raté, médiocre. Il a dû en chier entre des mauvais acteurs, un studio contraignant, une distribution minable, des critiques assassines, et derrière, on lui assène le “bon petit film” comme seul lot de consolation pour sa médiocrité? Faut qu’en plus on lui assigne d’en avoir eu une demie-molle et d’être mauvais par manque d’ambition? Je refuse cela. Qu’au moins on lui accorde de s’être vautré en beauté, d’avoir eu les couilles de tout miser et de foncer tête baissée. C’est d’ailleurs un peu le sens des récompenses de type Razzie Awards.

– les films indie-Sundance (dans les années 90, c’étaient les films british-pays noirs), et là mon incompréhension se fait plus grande. J’imagine que “petit” renvoie au budget affiché/supposé, pas à l’absence de prétention, car ces films en sont bourrés (de prétention). Pas celle du show-off putassier à la Sarkozy sur le yacht de Bolloré, non non, une prétention bien pire. Celle qui consiste à savoir où sont les vraies valeurs, à comprendre les vraies fêlures de la vie, les vrais drames qui forgent une vie, and so on so forth. Un sous-texte incroyablement moralisateur qui me rappelle sans arrêt cette pièce de Nathalie Sarraute, Pour Un Oui Ou Pour Un Non. “La vie est là, simple et tranquille”. Simple et tranquille. Il n’y a rien de “petit” ou de “sans prétention” là-dedans. Au contraire, il y a une condescendance larvée qui provoque en moi le même agacement que chez le H1 de Sarraute. (c’est normal, c’était lui que je jouais quand on avait monté la pièce avec ma pote Lise en Terminale)(oh c’était sympa, on l’avait ensuite produite au Montansier à Versailles, on était terriblement mauvaises, mais faut l’avoir vécu, et je m’en serais encore plus réjouie si ça m’avait pas fait rater un 8e de finale de Roland-Garros featuring Kafelnikov que j’aimais d’amour à l’époque).

Je remarque qu’à l’inverse, jamais un blockbuster n’est qualifié de “bon petit film”. C’est vrai que c’est souvent chéro et pourtant, c’est rarement prétentieux dans sa démarche popcorn, quand t’y réfléchis.

Il me semble qu’on peut tout aimer si on sait expliquer pourquoi. Oui, même si c’est Star Wars Episode II (mais bon courage pour réussir à argumenter, ceci dit). C’est pourquoi je voudrais que le “bon petit film” soit interdit, que chacun ASSUME ses goûts et qu’on m’emmerde plus avec des considérations sur l’humilité d’un film. Les gens ne font pas des films pour qu’ils soient petits ou modestes.

#lesgens

17 thoughts on “A propos de bons petits films et de prétention.

  1. Merci Merci Merci Merci
    Cet été, j’ai commencé un billet sur les phrases toutes faites et appréciations hâtives sur les films à partir des critiques des blogs ciné, commentaires, forums etc… Et du coup, j’y avais pas pensé à celui-la, le “bon petit film” ;)

    • Du coup, je voyais tes micro-critiques sur Vodkaster de “bons petits films indie-sundance” (Garden State, Little Miss Sunshine, Up In The Air….) et je me rends compte que, parfois, ce que j’écris sur mon blog doit te sortir par les oreilles… :))

      • Ahahah, c’est une chose de ne pas avoir les mêmes gouts sur tout. Mais je ne pense pas t’avoir entendu dire que Garden State est un “bon petit film”, donc fine by me ^^

    • J’ai hâte de voir ton approche de la chose! A chaque fois que je vois ce “bon petit film” et sa condescendance larvée, j’ai envie de dire “mais pour qui te prends-tu!” à celui qui dit ça…. Ca m’irrite, ça m’irrite!

  2. je t’aime beaucoup. Epouse moi on ira voir des films qu’on aime.

    moi j’ai bien aimé Star Wars Episode 2, ses scènes bucolico-cucu et surtout ce passage très noir où Anakin massacre le village des assassins de sa mère.

    Je ne sais pas si tu connais le sketch de Desproges où il parle des films/livres/comédiens qui n’ont que la prétention de faire rire. Ca s’accorderait très bien avec ton article ! J’attends de pied ferme l’article de Fun Culture Pop maintenant et faut que je sois moins flemmarde parce que des articles sur les avis tout fait, j’en ai des tas en brouillon. Twitter est l’ennemi du bien !

    • Les scènes bucolico-cucul de Star Wars 2, c’est pour moi le point de non-retour: George Lucas a brisé mon enfance et une partie de mon adolescence en 25 minutes de film, il m’a fallu beaucoup de temps pour m’en remettre. Maintenant, je préfère considérer que ce film n’existe pas et n’a jamais existé. Et là tout de suite, je ne vois pas de quel sketch il s’agit, je fonce chercher ça!

  3. Ah t’as oublié la catégorie des téléfilms qui subit plus que toute autre le qualificatif de “bon petit film” (expression que j’abhorre également).
    Par contre, je ne suis pas d’accord sur l’inexistence de la modestie chez les réalisateurs. Il n’est pas rare de voir un réalisateur qui a pu habituer son public à avoir une réflexion toujours plus poussée sortir un film où le challenge intellectuel/esthétique est moins ambitieux, très souvent au profit d’une histoire d’ailleurs. L’exemple qui me vient en tête est David Lynch avec The Straight Story mais il y en a d’autres.
    Puis la paresse, ça arrive aussi. A savoir, le film pas franchement mauvais mais où on sent que le réalisateur s’est clairement reposé sur des acquis (un truc qui guette pas mal de jeunes réalisateurs qu’on a propulsés au rang de génie parce que les superlatifs sont à la mode). C’est cette dernière catégorie que je trouve la plus vicieuse d’ailleurs, parce qu’elle encourage l’inertie et évite la remise en question.

    • Mais tu crois que Lynch a fait Straight Story en se disant qu’il allait faire un film humble?? C’est une vraie question je l’ai pas vu.
      Je veux dire par là, non pas que tous les filmmakers ont une hybris démesurée qui suinte à chaque minute de film, loin de là (pour certains, ceci dit…) mais que je pense pas qu’un mec qui commence un film se dise “oh allez, je vais engloutir plein de pognon pour faire mon petit filmounet, ce sera sympa”…
      La paresse existe, naturellement, et je suis tout à fait d’accord, seulement, j’appelle ça un film paresseux, pas un “bon petit film”. Ou un film que j’ai pris plaisir à regarder parce que xxxx même si yyyyy. Pas un “bon petit film” (ugh, cette expression!!)

      • Pour Lynch, ce film détonne tellement avec le reste de sa filmographie que je pense que son postulat de départ était à l’inverse de celui qu’il a pu avoir pour la plupart de ses autres films. En général, je le vois comme un réalisateur très exigeant vis à vis de son public, qui pose beaucoup de questions, engage le spectateur vers des chemins de réflexion et a un travail très poussé sur l’esthétique. Pour The Straight Story, mon point de vue, c’est qu’il s’est dit “Bon cette fois-ci j’ai simplement envie de raconter une histoire” (cf le titre d’ailleurs). Après faudrait lui poser directement la question, mais clairement, je le vois comme un film plus humble et là bien sûr, j’ai pas d’autres exemples qui me viennent en tête mais je ne pense pas que ce soit un phénomène isolé.
        Sinon, moi non plus, je dis jamais “un bon petit film”, mais bon, j’ai pu dire “c’est pas un chef d’oeuvre mais ça reste plaisant à regarder”, ce qui revient au même.

  4. J’aurais 10.000 choses à dire sur ton article, des points avec lesquels je suis 100% d’accord (la fausse modestie des films Sundance en premier lieu) et d’autres qui me laissent plutôt perplexe.

    Notamment ta phrase “Il me semble qu’on peut tout aimer si on sait expliquer pourquoi” me paraît très polémique. Pour ma part, il y a énormément de films qui me touchent, m’émeuvent,, me plaisent sans que j’arrive très bien à savoir pourquoi. Quand j’en discute avec des gens qui n”ont pas aimé ce film en question, ils me sortent des arguments qui sont sensés, contre lesquels je n’ai rien à opposer et j’ai beaucoup de mal à défendre mon point de vue autrement qu’à coup de “bah, je sais pas, moi j’ai bien aimé”. Il y a dans les films qu’on aime une part de mystère que je n’ai pas forcément envie de décortiquer – c’est là que réside une partie de la magie du cinéma – et je ne veux pas avoir à toujours justifier rationnellement mes goûts. Ex : je suis fan ultime de .. euh .. Nimitz Retour vers l’Enfer, je connais les dialogues par coeur tout ça, je le regarde une fois par an, et je ne sais pas bien pourquoi (bon c’est pas un super exemple parce que le film n’est en rien émouvant/poétique/touchant/bla bla mais est plutôt un film assez crétin à la gloire de l’US Navy).

    D’autre part, tu souhaites que “on m’emmerde plus avec des considérations sur l’humilité d’un film” : là non plus, je ne suis pas tout à fait d’accord. Si tu refuses qu’on prenne en compte l’humilité d’un film ou d’un réalisateur, tu dois également, logiquement, refuser qu’on prenne en compte sa non-humilité, à savoir sa prétention, ce que tu fais pourtant quelques paragraphes plus haut. Je crois pour ma part en la modestie de certains projets (exemple récent : Pater) et en la prétention d’autres. Ce n’est pas un critère primordial : quand le flm est raté, on lui reproche sa prétention (exemple extrême : Australia), quand le film est réussi (ex: Melancholia), la prétention devient presque un atout.

    Rien à voir mais quand je lis As If, je visualise toujours Alicia Silverstone en queen bitch remontant l’allée de son college, repoussant les mecs un à un, et ça me fait toujours sourire.

    • Han mais je veux du débat!!
      Pour le “on peut tout aimer si on sait expliquer pourquoi” – je suis d’accord avec ton objection. En fait, je n’entends pas nécessairement qu’il faille tout expliquer rationnellement, mais plutôt que débotter en touche avec le “bon petit film” me paraît pas rendre service à l’argumentation. Exemple “ooooh vazy, t’as pas aimé Slumdog Millionnaire? Allez, quoi c’est un bon ptit film…” me donne envie de gifler mon interlocuteur en lui rétorquant que non, un film alignant poncif raciste sur poncif raciste, fait par un cinéaste qui se regarde filmer et abuse des filtres “safran” n’a rien de bon, ni de petit, et je trouve que la condescendance de la phrase dessert le type qui a bien aimé. Alors qu’à l’inverse: “quoi t’as pas aimé Jennifer’sBody? Okay, c’est pas très bien joué, et mal abouti, et je comprends qu’on puisse me dire que c’est un nanar, mais il y a quand-même un esprit fun et ça me rappelle ——” – ben là, la posture me dérange moins. Alors que, sans doute, c’est la même démarche, hein. Je trouve en fait que la nomenclature “bon ptit film” place le mec dans une position de surplomb par rapport au film et tend à se positionner comme “objectif” par rapport à l’objet. Et fondamentalement, il n’y a PAS de critique objective. Si on se défait de l’idée de la critique objective, alors oui, on peut aimer tout à condition de savoir pourquoi, même si le pourquoi réside plus dans le “je regardais ça avec ma mémé les dimanche après-midi” que dans le “la direction photo est extraordinaire”. J’avoue que je sais pas si je suis très claire…

      Pour l’humilité, je crois que je me suis mal exprimée. En fait ça rejoint le point ci-dessus: je trouve que balayer d’un revers la critique d’un film en disant qu’il est “sans prétention” est d’une condescendance folle. C’est un peu comme mettre 10,5 à un partiel d’étudiant parce qu’il est pas bien malin, certes, mais il a pas dit d’énorme connerie, alors on va l’encourager. Après, il est clair que l’ego d’un mec transparaît ou pas dans un film (Malick vs. Cavalier, I guess), et j’aime quand je vois un projet très couillu (Malick). Ce que je voulais dire, c’est qu’un type fait pas un film en sachant qu’il va le rater (ou alors rarement). Reitman qui fait Up In The Air, il se dit pas qu’il va faire un “petit film fait pour passer inaperçu” (ce que recouvre, je pense, la locution “bon petit film” employée à tort et à travers). Mais je me trompe peut-être?

      • Ok, j’ai l’impression que tu ne reproches à personne d’avoir un avis basé sur des critères très subjectifs du moment que cet avis provient d’une démarche personnelle i.e. je me fais mon avis tout seul, même s’il est basique.

        En revanche, tu dénigres l’attitude qui consiste, par paresse ou par conformisme, à s’affranchir de cette petite démarche personnelle et à ranger un film dans une case définie par des expressions toutes faites entendues ici ou là. Et on retrouve la faiblesse de cette démarche dans le vocabulaire employé : “bon petit film”, “film sympa sans prétention” ou encore “blockbuster un peu crétin mais qui détend”, “bon scénario réalisé par un tâcheron” etc (à titre personnel, c’est quand j’entends “tâcheron” que j’ai envie de sortir ma hache).

        C’est bien ça ?

        Si oui, on est donc assez d’accord (dommage, j’aime bien les débats) même si je crois pour ma part qu’il y a beaucoup plus de médiocrité intellectuelle que de condescendance dans cette attitude (ou est-ce la même chose ? #relance #debat)

        • Alors oui, c’est exactement ça. C’est de la médiocrité si tu veux, mais si je dis ça, déjà qu’on me reproche d’être puante, prétentieuse, et imbue de moi-même, j’ai pas fini. Je préfère le terme de paresse intellectuelle (au sens où tout le monde devrait avoir cette approche, et peut l’avoir), tout en soulignant qu’il y a une forme de condescendance (parfois involontaire) qui me choque d’autant plus qu’elle ne reflète que la médiocrité de celui qui la formule. P’tain ça flingue le débat…

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