Empire? Post-Empire?

Ayant pourtant un avis sur tout, encore plus quand je n’ai pas vu ce dont je parle, je n’arrive pas à savoir pourquoi je veux voir The Artist. C’est typiquement le genre de film beaucoup trop hypé, au point d’en être inquiétant. Précédé d’un marketing hardcore dit “de Grand Journal”, toutes les étapes de la blockbusterisation à la française ont été respectées. Comme en plus Dujardin a reçu un prix d’interprétation à Cannes, c’est comme si les 5 ans que t’as passé à te bidonner devant 1 Gars, 1 Fille avaient été adoubés par De Niro lui-même. Duj’ a eu un honneur encore plus grand: être le parrain du Grand Journal, début septembre. Deux mois avant la sortie du film, on avait donc déjà droit à la litanie du “script exceptionnel, projet fou, rôle impossible à refuser”. A quoi il a fallu ajouter les points “envie profonde”, “audace incroyable” et “Thomas Langmann”.

Si si, audace et Langmann dans la même phrase. Pour parler d’un film muet et en noir et blanc. Oh c’est si perturbant… Alors je l’ai pas vu en avant-première, mais ce projet m’intrigue, tellement j’ai envie d’adorer et de détester ce film en même temps (le tumulte intérieur, le “conflit”, comme dirait Luke Skywalker à son papa). Voyons donc…

Le film rend hommage au Vieil Hollywood, et pourtant, sa sortie après un été de superhéros dont les muscles bandés et magnifiés par la 3D force le spectateur à un aplatissement chronologique étonnant. Les critiques sont unanimes et les revues de mode se gargarisent de la beauté plastique du projet, Pandora y a même consacré un ou deux posts, je n’invente rien.

Quelle audace y a-t-il donc à faire du cinéma muet, as of 2011, alors que c’est un genre censément obsolète et révolu, à l’ère du numérique, de la 3D et des écrans verts? Simple nostalgie plastique pour le rétro et le désuet, ou discours sur le cinéma populaire?

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Nostalgie rétro et superbe de la désuétude.

Déjà, révolu, ce n’est pas tout à fait vrai. Le néo-muet est un genre qui existait bien avant the Artist, confidentiel, certes, mais qui a ses adeptes. Almodovar propose même un chef d’œuvre du genre dans Parle Avec Elle, avec cette très belle scène de l’amant miniature.

Pourtant, le néo-muet se complait dans un format spécifique et dans une assise confidentielle. The Artist se démarque de cette démarche par la visée et l’envergure du projet. Long métrage porté par un réal et des acteurs populaires (non mais souviens-toi des émissions de Laurent Boyer, quoi…), pimpé par son plébiscite cannois et par un prix d’interprétation masculine, d’emblée, en dépit de la fausse modestie de ses concepteurs on comprend que ce n’est pas le genre de projet qui vise une micro-distribution dans des cinémathèques pointues du Quartier Latin. Hé, comme dit la sagesse populaire, « si ça se vend, c’est que ça s’achète », et le duo Dujardin/Hazanavicius sonne comme un “critère qualité certifié”.

Le cinéma populaire français joue beaucoup de cette esthétique rétro, Hazanavicius en tête, avec ses OSS 117. Point is, le rétro est parfois accompagné de sous textes nostalgiques plus ou moins nauséabonds (cf. la récente rivalité des deux cinéastes rétro-réac de ce pays, avec La Guerre des Boutons et la Nouvelle *copié collé*).

La tonalité rétro n’est pourtant pas juste une coquetterie ou un effet de manche un peu facile, visiblement. Dujardin cite Douglas Fairbanks dans ses influences, Hazanavicius précise le temps qu’il a passé à la Cinémathèque, à revoir des vieux classiques, comme un bon élève qui veut faire les choses proprement. Tout cela sonne comme une reconstitution tout à fait legit’, faisant revivre les vieux classiques qui ont bercé nos premiers pas dans la cinéphilie. Mais tenir un discours sur le Vieil Hollywood, n’est-ce pas aussi tenir un discours cinéphilique sur le Hollywood très nouveau?

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Vieil Hollywood vs. Hollywood du temps présent.

Je crois que si Brett Easton Ellis devait analyser The Artist, il mobiliserait nécessairement sa terminologie Empire/post-Empire. Et que The Artist serait absofuckinlutely post-Empire (ou pré-Empire? ciel…). Le film sort deux ans après la “révolution Cameron” de 2009, celle par laquelle la 3D a envahi graduellement les multiplexes, transformant notre expérience du cinéma d’entertainment. C’est-à-dire que maintenant, on sort d’un blockbuster en maugréant contre les 2€ surnuméraires inutilement dépensés pour une 3D moche, ou on fait comme moi, on attend 3-4 semaines, que Captain America ne soit plus diffusé que dans une salle parisienne, forcément en 2D.

Faut-il voir dans ce retour à la terre qu’opère The Artist un rejet des nouveaux moyens dont dispose le cinéma pour revenir à sa substantifique moelle, à savoir du storytelling et du jeu d’acteur, comme si les CGI et la réalisation “gadget” suscitée par la 3D avaient fait perdre au cinéma popcorn son but premier (divertir en racontant une histoire)? Bien avant The Artist, le film le plus connu à mettre en scène le cinéma muet quand son momentum est révolu, est Chantons Sous la Pluie. Chronique musicale du passage au parlant, l’enjeu principal de Don Lockwood, joué par Gene Kelly, était de parvenir à trouver sa place dans un monde artistique où il est périmé, donnant lieu à un festival de numéro musicaux certes bien parlants, mais où le langage corporel prime toujours sur la parole.

Donald O’Connor ♥

La trame de the Artist reprend la même problématique du passage au parlant, sur un ton plus dramatique, à travers les destinées croisées du personnage de Jean Dujardin et du personnage de Bérénice Béjo. Mais surtout, si l’on considère l’existence de ce film, de sa forme, et du thème abordé, à l’ère dite “Sam Worthington”, celle où le jeu d’acteur est de plus en plus invisible, noyé sous les CGI, alors le projet d’Hazanavicius sonne comme un rappel à l’ordre. (eh oui, une fois encore, coincidence ?, etc.)

Parler de cinéma muet quand celui-ci est révolu est une prise de position forte, en faveur d’une épure qui force à s’intéresser au jeu d’acteur et à ne pas être perturbé par d’autres éléments narratifs. Juste une caméra, un acteur, et des mimiques pour générer de l’émotion. De par son sujet et la façon de le traiter, The Artist se positionne donc nécessairement par rapport au cinéma hollywoodien, à deux niveaux. Si le cinéma-spectacle américain revendique son renouvellement dans la 3D et les innovations technologiques, le cinéma français (ou Jean Dujardin) proclamerait le sien via un retour en arrière, au cinéma des années 1920?

Etre à ce point salement badass et bigrement réac dans le même projet, ça me laisse pantoise. Maintenant, y a plus qu’à voir le film pour pouvoir trancher.

9 thoughts on “Empire? Post-Empire?

  1. Wow, on sent qu’il y a eu de la rédaction de thèse, dans les heures précédent l’écriture de cet article… :)
    Le ton Virgoblog/coolos flanche légèrement vers le bien formel sur certains débuts de paragraphe.
    Courage pour le taff’, du coup.

    (Et moi aussi je suis assez curieux de voir le film. Un des points cools d’habiter loin de l’Hexagone, c’est que tu échappes à ce genre de sur-médiatisation Frenchy. Moi j’aime toujours regarder le Grand Journal ‘de temps en temps’, je trouve intéressant de lire un article sur les élections ‘à l’occasion’, et ce genre de choses…)

    • Pendant une surveillance de partiel et une soutenance, à vrai dire ^^. Je suis à ça du surmenage, oui.
      J’ai constaté le ton beaucoup plus académique que d’habitude moi aussi, mais je me suis dit “what gives, ça rend pas si mal”, et ça fait un contraste rigolo avec le reste, donc j’ai laissé quand-même.
      J’ai beau presque plus regarder la télé, là, on est gavés comme des oies sur ce film; ça l’empêche pas d’être sûrement très bien, mais on est typiquement dans le cas du “marketing qui dessert”…. Ca va toi, sinon?

  2. Entre Drive et The Artist, le héros silencieux est de retour, et on guette le moindre de ses mouvements. Quand le mouvement est à lire sur l’acteur et pas seulement dans la scène virevoltante, ça me plaît aussi.

    • Ah oui, je suis d’accord.
      Mais en dehors de l’effet temporel (Cannes, le festival, tout sort en même temps), on a eu il y a quelques temps (années/mois) un bon début du retour du héros silencieux (et quel héros, et quel silence) avec “There will be blood”.

    • C’est vrai que ça a quelque chose de jubilatoire, que ce soit dans Drive ou dans There Will Be Blood, d’ailleurs. Mais les deux me paraissent plus renvoyer aux western des années 70, pour le coup (ce qui n’est pas une mauvaise chose, très loin de là). Et dans les deux cas, ça va avec une façon de filmer assez maniérée – je sais pas trop qu’en dire, mais c’est intéressant, en tous cas :)

  3. J’aime bien quand tu fais plusieurs billets par semaine :)

    Perso, j’en peux tellement plus des accroches de la presse “The Artist envoute Hollywood”, “The Artist prêt pour les Oscars” etc. alors que le truc est sorti nulle part et que ça risque de se dégonfler – comme souvent – d’ici deux mois.

    • Je suis assez d’accord avec toi. Je crains l’effet de mode excessif (cf. le film sur Piaf il y a qq années, qui en plus était pas très bon). Mais c’est marrant, hier, j’ai justement vu une conférence sur la poésie et le cinéma, où il était question, en gros, de D.W. Griffith, de l’influence de Walt Whitman sur Manhatta, puis de Howl de Rob Epstein, sorti l’an dernier, et la nana avait toute cette analyse sur la façon dont la “révolution digitale” conduit à percevoir le cinéma d’avant comme “a lost art”, et je trouve que ça transpire vachement de démarches comme The Artist, et j’arrive pas à décider si je trouve ça fascinant ou dérangeant.

  4. Je vote pour le retour du cinéma muet! comme l’écrivait Odieux Connard dans un de ses posts, les producteurs bafouant de plus en plus le scénario et le dialogue, le muet aurait le mérite de nous dispenser de certains dialogues indigents !

    • Je suis partagée. Ce film peut être bon ou mauvais, je me méfie toujours de ce genre de généralités, ça a un côté “c’était mieux avant” qui me met mal à l’aise. C’est pas la technique ou les effets spéciaux qui ruinent un film, c’est le talent de ses auteurs; et tous les muets ne sont pas bons, tout comme tous les blockbusters à énormes moyens sont loin d’être mauvais… Mais hé! je dois toujours voir le film!! ^^

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