Buzz Minute

Une journée ordinaire sur les réseaux sociaux quand on travaille chez soi, en pyjama, chauffage à mort, même pas honte de beugler des standards country ou pop dans le salon en se nourrissant de Schokobons. On répond à 2-3 tweets, on actualise Facebook, pour voir si les photos de soirée postées la veille ont eu de nouveaux commentaires. On se rencarde sur les “trucs qui font le buzz” du jour. A une époque, je les résumais mois par mois sur ce blog, puis j’ai arrêté hashtag la thèse #youpiredac.

Hier, entre un clip de Kanye West jouant avec les codes des économiseurs d’écran windows et les nichons de sa meuf, 2-3 vannes sur NKM qui trouve le métro parisien magique et merveilleux, est arrivé 4-5 fois ce lien d’un blog “au vitriol”, “lol, les bonnes adresses de Paris enfin décryptées”. A savoir: “Paris À Chier,” le titre est accrocheur, joue avec le site de bons plans “Paris Pas Cher” et se moque allègrement d’adresses totalement surévaluées de la capitale.

La lecture rapide d’un post suffit à comprendre que c’est le genre de blog que tout le monde a rêvé de faire, ton ordurier inclus. En l’occurrence, ça m’a rappelé ce samedi, circa y a un mois, où je suis allée au Café Pinson. “Tu vas voir, c’est génial et en plus c’est sain”. J’y suis donc allée un samedi, j’ai attendu une heure avant d’être placée, la soupe carotte-gingembre était plutôt au gingembre aromatisé à la carotte (et froide), ma pote s’est jamais fait servir son plat principal, et quand j’ai voulu un gâteau au dessert, on m’a dit (sur un ton pas très aimable) “il a pas fini de décongeler.” Évidemment, dans ces conditions, les gens qui t’entourent et contribuent à faire la réputation du lieu sont tous revus au filtre “gros connard” (“Kelvin” sur instagram), ils ont des lunettes et des bonnets “de merde”, tu les détestes, tu as des remontées de fiel dans la gorge (arômatisées au gingembre saveur carotte). Pareil quand on attend 35 minutes debout chez Blend parce qu’on a commandé à emporter, et qu’on se fait servir par une gosse qui nous tutoie parce qu’elle est plus cool que le cool (et on a un peu envie de la gifler pour son insolence), tout ça pour un burger okay mais sans plus parce que maintenant, les burgers sont à la mode à Paris. Donc oui, les adresses de la hype qui se font déboîter à coups de langage bien ordurier, ça fait un peu plaisir, alors on partage. Un lien est vite posté sur Twitter ou sur Facebook (en l’occurrence, j’avais même assorti le lien d’un petit “Amen” bien senti, en pensant au pote qui vit au-dessus de Big Fernand et que ça ferait sans doute rire)(hum), jusqu’à la douche froide de l’ami qui signale poliment qu’on ferait mieux de lire un peu mieux ce qu’on partage (car quand vient une vanne sur un “grand noir” [sic] qui aurait l’outrecuidance de se sentir supérieur à un “petit blanc” [sic bis], l’humour et le soi-disant vitriol changent de nature).

Partager un lien c’est cautionner ce à quoi il renvoie dans tout son contenu, même celui qu’on n’a pas lu. On a beau le savoir, ce lien a pris comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux hier en dépit d’un contenu franchement nauséabond, raciste et homophobe par endroits (je n’ai pas envie de rire avec ces gens-là, puisque c’est là le sens de la maxime de Desproges dont on nous rebat les oreilles depuis trop de mois maintenant). Au-delà des liens rapidement effacés et des mea culpa de certains, ça en dit long sur la culture du buzz telle qu’elle s’est imposée désormais. On partage sans tout lire, pas forcément parce qu’on est des moules non plus mais parce qu’une baseline efficace et la caution intellectuelle de qui l’a partagé avant nous suffit souvent à abaisser nos critères de vigilance intellectuelle (en l’occurrence, des journalistes ou des amis tout ce qu’il y a de plus recommandables, mais bernés aussi vites que nous).

C’est sûr que devant l’avalanche de liens, ça sentait le Minute Buzz des enfers à plein nez. A force, on le sait, que les agrégateurs de “buzz”, c’est un peu la poubelle de l’intellect. Je me souviens, ils avaient linké notre tumblr sur les titres de films et déjà, c’était consternant en termes d’aspirateur de contenu non-digéré et non-lu (ils avaient parlé des “pires traductions de films”, or le but de ce tumblr qu’on tient avec Cécile, c’est de parler des titres de films retitrés, mais non-traduits, justement, duh). C’est approximatif, mais inoffensif. Sauf que dans le cas de ce “Paris à Chier”, la paresse intellectuelle devient franchement tendancieuse, et montre, une nouvelle fois, la banalisation de certaines façons de penser. A tel point, j’en viens à me demander si le gus qui a partagé ça sur Minute Buzz l’a fait :

1/ par idiotie crasse, révélant par là-même les limites (qu’on connaissait déjà) de ce genre d’aspirateur de contenu et des stagios qui en sont chargés,

2/parce qu’il cautionne les idées véhiculées par ce blog que ne renierait pas le Printemps Français,

3/parce que c’est un petit malin qui a voulu tenter un happening et voir combien de gens partageraient sans trop lire.

J’espère très franchement que c’est la 3, tout en ayant peur que ce soit la 2, même si je me doute bien que c’est la 1. Surtout, à l’avenir, je m’en tiendrai à partager des liens de Mariah Carey qui chante Noël chez Jimmy Fallon, nothing can go wrong with that.